Archive pour octobre 2009
entretien avec agnès gueuret

Agnès, vous signez votre troisième ouvrage de poésie aux éditions le corridor bleu. Comment situez-vous Souffles par rapport à vos deux livres précédents ?
Avec Souffles, je viens enfin d’honorer un contrat que je n’ai pu envisager de mener à bien qu’après avoir écrit Le Pas du temps et Sur les Sentiers de Qohéleth ; ou pour le dire autrement, le dialogue inauguré entre Luc et Théophile avec Le Pas du temps, poursuivi souterrainement Sur les Sentiers de Qohéleth, s’achève, au sens de trouve sa fin, dans Souffles où les voix qui s’interpellent aujourd’hui comme au temps de l’élaboration des Écritures s’élèvent pour tenter de dire et de redire « la parole entendue au plus profond du temps » attendant de nous cette « allégeance en l’instant consentie tel un commencement ». C’est dire que le temps et les questions qu’il ne cesse de susciter en nous sont au cœur de ces trois ouvrages.
Vous avez travaillé le texte lucanien de très près comme le montre votre thèse publiée au cerf. L’écriture poétique est pour vous un autre rapport au texte sacré. Pouvez-vous préciser ce lien ?
Le « texte sacré » est une expression que je n’aime pas bien pour désigner les textes bibliques du Premier et du Second Testament. « Sacré » résonne à mes oreilles pour dire « non profane », voire « intouchable ». Or justement ce que m’a confirmé l’étude sémiotique des textes lucaniens que j’ai menée, c’est que ces textes, comme tous les autres textes y compris les textes bibliques, sont le fruit d’un travail d’écrivains. Ces écrivains, humains comme vous et moi, pour exprimer ce qui leur tenait à cœur, ont usé du langage et des sources littéraires, socio-culturelles, etc. dont ils disposaient « ici et maintenant ». C’est ainsi que, pour écrire le Second Testament, les auteurs et leurs communautés ont puisé dans les Écritures du Premier testament qu’ils réinterprètent à nouveaux frais essayant de traduire ce qu’ils ont vécu et vivent après leur rencontre avec Jésus de Nazareth.
Ceci dit, leur effort peut être qualifié de double :
1°) ils écrivent un texte qui a du sens et qu’une étude sémiotique peut déceler comme c’est sa tâche face à tout texte en son langage ;
2°) ils tentent en cela de libérer une parole, c’est-à-dire un espace où l’oreille des interlocuteurs en présence entendent, perçoivent ce qui se dit là, toujours dit et jamais dit, quête toujours ouverte, chemin où l’on va, où l’on passe de seuil en seuil vers une vérité que nous ignorons mais qui nous tient.
C’est dire que tout texte véritable est poétique au sens où il est capable de créer cet espace où quelque chose se dit de notre humanité en travail ; les textes bibliques n’échappent pas à cette règle. Il n’y a là en eux rien d’intouchable, mais au contraire ils s’offrent à notre oreille. Et si parfois une oreille exercée par l’étude et une recherche rigoureuse décèle ce qui fait sens dans tel ou tel texte et ose se mettre à traduire ce qui l’a traversée tandis qu’elle écoutait, alors cela peut donner la trilogie dont nous parlons : Le Pas du temps, Sur les Sentiers de Qohéleth et Souffles.
Souffles met en scène la naissance de l’Église telle qu’elle est racontée dans les Actes des apôtres, avec ses succès et ses désillusions. Vous comparez ces débuts, non sans audace, à votre itinéraire personnel et plus largement à l’itinéraire de tout un chacun.
Dans l’écriture de Souffles, si je parle d’audace me concernant, c’est que j’ai osé tenter là, à mes risques et périls, de dire combien les combats menés par les premiers disciples de Jésus et ceux que nous menons dans notre aujourd’hui se répondent au sens musical du terme. La naissance des églises, communautés des disciples de Jésus, a lieu maintenant dans les assemblées diverses que nous formons, mais aussi au-dedans de nous-même. Car pour moi, les frontières de l’Église avec un grand « E », ne sont pas situées entre les intégristes et les progressistes, les catholiques et les protestants, les communautés paroissiales et les communautés de base, etc. ; non, ces frontières-là passent au-dedans de nous et à ce propos j’aime évoquer le mot célèbre de Jeanne d’Arc : « Si je n’y suis pas que Dieu m’y mette, si j’y suis que Dieu m’y garde ! » De ce point de vue, l’appartenance à l’Église de Jésus ne peut être décrétée par aucun pape, et ce point de vue me semble juste.
L’univers chrétien n’est pas véritablement exploré par la poésie contemporaine. Il y a des précédents célèbres mais à l’heure actuelle la chose est plus rare. De quels poètes contemporains vous sentez-vous proche ?
Je connais peu la littérature contemporaine. Je le regrette, il faudrait pourtant bien que je m’y mette maintenant que je suis en train de tourner une page sur mon travail à propos des textes lucaniens ! Plusieurs noms me viennent cependant :
Jean Grosjean avec Le Messie, Elie, La reine de Saba…
Jean-Pierre Lemaire avec L’exode et la nuée où j’ai beaucoup aimé la trilogie sur Bartimée
Jean Alexandre, poète dont je ne cite que le dernier livre : Chants et déchants, enraciné qu’il est dans le terreau des textes bibliques.
Erri De Luca dans Montedidio, La Mère … bien que, vis-à-vis de lui, j’aurais bien des questions à poser.
Mais certains poèmes de Pascal Boulanger que le Corridor bleu m’a permis de rencontrer m’ont rejointe en la quête qui m’habite :
« Je suis là …
voyageur qui pense en marchant
parle dans un saisissement qui le dessaisit… »
J’ai beaucoup à apprendre en ce domaine.
vers la boucle

Les épopées de jadis, loin d’être composées par un plumitif en week-end, bercé par le ronronnement de son ordinateur, étaient, issues d’un fonds culturel commun – imaginé par personne en particulier, mais repris, travaillé, déformé par plusieurs ou par tous – des oeuvres protéiformes. De la même manière elles ne s’adressaient pas aux contours, définis par les soins d’une étude de marché, d’un individu isolé ayant perdu un livre au milieu de son caddie, mais à un peuple. Puisque les dispositifs que nous offre Internet donnent une occasion de lancer ou de relancer, sinon ce fonds païen qui nous est à jamais perdu, au moins des façons de créer, ensemble, des oeuvres polyphoniques et hypertextuelles, disjonctant et se synthétisant en même temps, nous avons décidé, à six exemplaires de ce que l’on nomme peut-être des poètes, de nous mettre au travail. Aussi trouverez-vous sur vers la boucle les avancées de ce texte plein de textes, fait de branches, de reprises et de bifurcations, qui voudrait poser à nouveau frais la question du lyrisme et de l’expérimental ensemble, écrit en commun et croissant par périodes de deux semaines, dépersonnalisé, personnel – avec A Bréa, CM Briseul, M Brosseau, G Condello, C Manon et Pierre Vinclair.
parution

Un long poème en trois parties où plusieurs voix se répondent, comme dans le demi-cercle du théâtre antique : mais ici l’intrigue est cachée, elle s’entrevoit derrière les fragments d’un drame qui demeure invisible et dont on ne perçoit que des échos partiels, des stances déchirées. Il est question d’une guerre lointaine, mais aussi d’un massacre ancestral, fondant la communauté des hommes qui viennent échanger leurs paroles, bien après la bataille. Pierre Vinclair débarque dans le paysage poétique actuel avec un livre aussi dérangeant qu’inclassable, où la beauté hiératique de l’ancienne épopée alterne avec la trivialité de la violence ordinaire. Son livre altier, énigmatique, se démarque de presque tout ce qui s’écrit de nos jours, sous le terme de poésie : peut-être parce qu’il renoue avec la très lointaine origine du chant, sans méconnaître l’inquiétude et les vacillements modernes.
(Prière d’insérer de l’éditeur).
Barbares, Pierre Vinclair, éd. Flammarion, 17 euros, en librairie le 14 octobre.
souffles d’agnès gueuret

Le nouveau livre d’Agnès Gueuret intitulé SOUFFLES vient de paraître aux éditions le corridor bleu.
Le livre
Agnès Gueuret poursuit ici ce qu’elle a commencé dans Le Pas du temps et Sur les sentiers de Qohéleth : inscrire dans l’aujourd’hui d’une écriture les questions que suscitent en nous la lecture du Premier et du Second Testament. Dans Souffles, A. G. s’attache particulièrement au second livre attribué à Luc : Les Actes des Apôtres, dans lequel le terme de ‘communauté’, employé avec insistance, est tissé de tous ses aléas : ententes, partages, remises en cause, contradictions, conflits, parfois même fratricides. Naît ainsi une réflexion sur un sujet présent plus que jamais à notre humanité en devenir : les liens entre aspirations personnelles et volonté de vivre ensemble. Par autant de touches que l’alphabet contient de lettres, A. G. égrène ses textes poétiques, oscillant entre le temps des premières communautés chrétiennes et celui de notre époque, non moins bouleversée que n’était la leur.
L’auteur
Agnès Gueuret, née en 1936, est diplômée de l’École Pratique des Hautes Études. Elle y a mené une étude sémiotique des deux premiers chapitres de Luc, suivie par une thèse sur la mise en discours dans ce même évangile. Elle a publié aux éditions le corridor bleu Le Pas du temps en 2006 et Sur les sentiers de Qohéleth en 2007.
ISBN : 978-2-914033-28-2 / 128 p. / 14 €
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