entretien avec agnès gueuret

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Agnès, vous signez votre troisième ouvrage de poésie aux éditions le corridor bleu. Comment situez-vous Souffles par rapport à vos deux livres précédents ?

Avec Souffles, je viens enfin d’honorer un contrat que je n’ai pu envisager de mener à bien qu’après avoir écrit Le Pas du temps et Sur les Sentiers de Qohéleth ; ou pour le dire autrement, le dialogue inauguré entre Luc et Théophile avec Le Pas du temps, poursuivi souterrainement Sur les Sentiers de Qohéleth, s’achève, au sens de trouve sa fin, dans Souffles où les voix qui s’interpellent aujourd’hui comme au temps de l’élaboration des Écritures s’élèvent pour tenter de dire et de redire « la parole entendue au plus profond du temps » attendant de nous cette « allégeance en l’instant consentie tel un commencement ». C’est dire que le temps et les questions qu’il  ne cesse de susciter en nous sont au cœur de ces trois ouvrages.

Vous avez travaillé le texte lucanien de très près comme le montre votre  thèse publiée au cerf. L’écriture poétique est pour vous un autre rapport au texte sacré. Pouvez-vous préciser ce lien ?

Le « texte sacré » est une expression que je n’aime pas bien pour désigner les textes bibliques du Premier et du Second Testament. « Sacré » résonne à mes oreilles pour dire « non profane », voire « intouchable ». Or justement ce que m’a confirmé l’étude sémiotique des textes lucaniens que j’ai menée, c’est que ces textes, comme tous les autres textes y compris les textes bibliques, sont le fruit d’un travail d’écrivains. Ces écrivains, humains comme vous et moi, pour exprimer ce qui leur tenait à cœur, ont usé du langage et des sources littéraires, socio-culturelles, etc. dont ils disposaient « ici et maintenant ». C’est ainsi que, pour écrire le Second Testament, les auteurs et leurs communautés ont puisé dans les Écritures du Premier testament qu’ils réinterprètent à nouveaux frais essayant de traduire ce qu’ils ont vécu et vivent après leur rencontre avec Jésus de Nazareth.

Ceci dit, leur effort peut être qualifié de double :

1°) ils écrivent un texte qui a du sens et qu’une étude sémiotique peut déceler comme c’est sa tâche face à tout texte en son langage ;

2°) ils tentent en cela de libérer une parole, c’est-à-dire un espace où l’oreille des interlocuteurs en présence entendent, perçoivent ce qui se dit là, toujours dit et jamais dit, quête toujours ouverte, chemin où l’on va, où l’on passe de seuil en seuil vers une vérité que nous ignorons mais qui nous tient.

C’est dire que tout texte véritable est poétique au sens où il est capable de créer cet espace où quelque chose se dit de notre humanité en travail ; les textes bibliques n’échappent pas à cette règle. Il n’y a là en eux rien d’intouchable, mais au contraire ils s’offrent à notre oreille. Et si parfois une oreille exercée par l’étude et une recherche rigoureuse décèle ce qui fait sens dans tel ou tel texte et ose se mettre à traduire ce qui l’a traversée tandis qu’elle écoutait, alors cela peut donner la trilogie dont nous parlons : Le Pas du temps, Sur les Sentiers de Qohéleth et Souffles.

Souffles met en scène la naissance de l’Église telle qu’elle est racontée dans les Actes des apôtres, avec ses succès et ses désillusions. Vous comparez ces débuts, non sans audace, à votre itinéraire personnel et plus largement à l’itinéraire de tout un chacun.

Dans l’écriture de Souffles, si je parle d’audace me concernant, c’est que j’ai osé tenter là, à mes risques et périls, de dire combien les combats menés par les premiers disciples de Jésus et  ceux que nous menons dans notre aujourd’hui se répondent au sens musical du terme. La naissance des églises, communautés des disciples de Jésus, a lieu maintenant dans les assemblées diverses que nous formons, mais aussi au-dedans de nous-même. Car pour moi, les frontières de l’Église avec un grand « E », ne sont pas situées entre les intégristes et les progressistes, les catholiques et les protestants, les communautés paroissiales et les communautés de base, etc. ; non, ces frontières-là passent au-dedans de nous et à ce propos j’aime évoquer le mot célèbre de Jeanne d’Arc : « Si je n’y suis pas que Dieu m’y mette, si j’y suis que Dieu m’y garde ! » De ce point de vue, l’appartenance à l’Église de Jésus ne peut être décrétée par aucun pape, et ce point de vue me semble juste.

L’univers chrétien n’est pas véritablement exploré par la poésie contemporaine.  Il y a des précédents célèbres mais à l’heure actuelle la chose est plus rare. De quels poètes contemporains vous sentez-vous proche ?

Je connais peu la littérature contemporaine. Je le regrette, il faudrait pourtant bien que je m’y mette maintenant que je suis en train de tourner une page sur mon travail à propos des textes lucaniens ! Plusieurs noms me viennent cependant :

Jean Grosjean avec Le Messie, Elie, La reine de Saba

Jean-Pierre Lemaire avec L’exode et la nuée où j’ai beaucoup aimé la trilogie sur Bartimée

Jean Alexandre, poète dont je ne cite que le dernier livre : Chants et déchants,  enraciné qu’il est dans le terreau des textes bibliques.

Erri De Luca dans Montedidio, La Mère … bien que, vis-à-vis de lui, j’aurais bien des questions à poser.

Mais certains poèmes de Pascal Boulanger que le Corridor bleu m’a permis de rencontrer m’ont rejointe en la quête qui m’habite :

« Je suis là …
voyageur qui pense en marchant
parle dans un saisissement qui le dessaisit… »

J’ai beaucoup à apprendre en ce domaine.

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