avec Christophe Manon

Ton dernier ouvrage, Qui vive, écrit un désir révolutionnaire en train de se faire, de douter et de persévérer. On pourrait parler d’un lyrisme révolutionnaire. La dimension politique, portée par un imaginaire disons russe et soviétique, est-elle seulement un réservoir d’images comme un autre ou se veut-elle aussi engagement frontal et prosélyte ?

Depuis quelque temps déjà, mon travail entretient en effet une certaine proximité avec le politique. Qui vive fait partie d’un ensemble de textes qui traitent tous de luttes d’émancipation que je situe dans l’avenir, mais qui s’inspirent d’événements historiques réels. Ton expression de « lyrisme révolutionnaire » est pertinente. J’ai par ailleurs qualifié ce cycle autour de Qui vive et de ses satellites de « lyrisme de masse ». Mais l’idée politique n’est pas seulement un « réservoir d’images ». Je ne cherche pas à trouver refuge dans l’imaginaire, qui n’a pour moi aucune positivité particulière. Ce qui m’intéresse plutôt, c’est la noblesse de la lutte et la justesse de la cause, même si je lui donne dans ce livre un contour délabré, presque lamentable. L’idée révolutionnaire, ce rêve d’une grande beauté, pour lequel des milliers d’hommes et de femmes ont lutté et souffert, en des lieux et des époques différentes, mérite un traitement à sa mesure. Ces figures sacrifiées, je tente de leur rendre hommage, de les faire entrer dans le légendaire en quelque sorte. « Louer maintenant les grands hommes », comme disait James Agee, qu’il s’agisse de fermiers de l’Alabama ou de la figure misérable et pourtant volontaire de Qui vive. Il est donc bien question d’engagement dans ce livre, mais sans prosélytisme. Cela dit, pour conclure, si je pratique la poésie, c’est aussi parce que je crois en sa force émancipatrice, quel que soit son « sujet », sa matière.

Le révolutionnaire que l’on suit dans Qui vive, intransigeant et toujours en guerre, vit de peu mais vit intensément. Il y a une certaine fascination pour la pauvreté, l’échec, les vaincus de l’histoire dans ce livre. La beauté ou la raison sont-elles aussi de ce côté ?

Je n’aime pas l’idée de fascination, mais il y a pour le moins attention, tendresse, attachement et, au final, fidélité. Pauvreté, échec, défaite ne sont pas des valeurs, n’ont pas de beauté en soi, ni n’expriment de vérité. Heureusement, il y a au moins autant de beauté dans la victoire, la réussite, la profusion, la joie. Mais je ne peux ignorer la fragilité de l’homme, ses faiblesses, ses désarrois, que je partage et que je chante à ma façon dans Qui vive pour tenter d’adoucir le destin de l’espèce humaine, de dire que je l’aime et que je crois en son avenir. Caresser, consoler, adresser un salut fraternel à mes semblables, tel était mon intention. Une attention portée aux choses et aux créatures. Comme disait Paul Celan : « Je ne vois pas de différence de principe entre une poignée de main et un poème. » Une des tâches assignées à l’écriture consiste à entretenir l’espoir et frayer une voie vers un avenir possible. Mais une juste compréhension des catastrophes que nous orchestrons constamment est la condition première à l’organisation sociale du bonheur. Dans cette perspective le travail sur la mémoire est essentiel, car il importe que l’immense douleur des hommes ne soit pas oubliée. Il est nécessaire pour cela de tenir registre des événements. Consigner la catastrophe. Recenser les vaincus. Convoquer les ombres. Redonner vie aux spectres, pour un instant, dans une sorte de tremblement. « Une sombre fidélité pour les choses tombées », pour citer Péguy. Un peu comme si des voix surgies des profondeurs du temps, de l’histoire, parlaient à travers moi.

Tu emploies la prose alors que tes précédents ouvrages travaillaient le vers dans la lignée des travaux du Jardin ouvrier d’Ivar Ch’Vavar. On peut penser que l’écriture versifiée habite toujours ta prose ? Tu injectes également du narratif comme si la forme poétique craquait de toutes parts sous des influences étrangères.

Qui vive est un récit d’anticipation, ou se veut tel. Fragmentaire certes. Il y a des éléments narratifs, même s’ils sont particulièrement ténus. C’est un fil fragile, toujours prêt à se rompre. La plupart de ces fragments ont d’abord été élaborés en vers ou plutôt en « lignes flottantes » pour reprendre l’expression de Christoph Ransmayr. On peut d’ailleurs trouver des extraits de cette première étape sur ton site à l’adresse suivante : http://re-pon-nou.blogspot.com/2008/05/qui-vive-de-christophe-manon-1.html. Le vers, la prose sont des formes hétérogènes, éminemment plastiques et perméables. Malgré des similarités rythmiques, ma façon de travailler l’un et l’autre est très différente. Dans mon cas, l’élaboration de la prose ne tient sur pratiquement aucune fondation, sur aucune des chevilles narratives qui permettent de la structurer. Elle est un peu comme en lévitation, suspendue en l’air, comme surgie de nulle part, sans autre cohérence que sa propre logique interne. Elle repose sur un équilibre très instable. La prose, c’est un peu comme du ciment. Il faut un certain nombre d’ingrédients pour la faire tenir. Certains font du béton armé, solide, inébranlable. Ce qui n’est pas dénué d’intérêt ni de charme. Pour ma part, j’y mets le plus de liquide possible, au point que ça risque de s’effondrer à chaque phrase. C’est pourquoi je suis incapable d’écrire des romans.

Le vers a quelque chose à voir avec la rythmique, la diction, la prosodie, la durée. C’est du temps que l’on mesure et dans lequel on peut décider d’introduire de la rupture à un moment précis, je dirais presque sous l’impulsion d’une nécessité. Il ne s’agit pas simplement d’un retour à la ligne. Dans Univerciel, j’essayais le vers long, ou plutôt le verset. Dans des textes récents, j’expérimente une alternance inédite pour moi entre vers courts et vers longs, sur un format bref qui ne dépasse pas une page.

Avec tes choix esthétiques et formels radicaux, tu occupes une place à part dans le champ poétique actuel figé dans l’opposition entre lyrisme et formalisme (les Couillons et les Monstres dont parlait Nathalie Quintane). De quels autres auteurs te sens-tu proche ?

L’opposition entre lyrisme et formalisme est probablement très française. Une façon de noyer le poisson. Le lyrisme est devenu la bête noire de la poésie contemporaine, le mot tabou, l’objet de tous les fantasmes, tous les rejets. Comme le Snark de Lewis Carroll, personne ne sait vraiment de quoi il s’agit, ni à quoi il ressemble, ou plutôt chacun a sa définition. Lyrisme ou formalisme, je ne vois pas de raison de s’interdire quoi que ce soit en matière d’écriture. Il me semble que tous les grands auteurs, en prose ou en poésie, sont des lyriques qui adoptent des positions formelles novatrices. Guyotat est un exemple récent. Mais chez les anciens, c’est évident : Dante, Dostoïevski, Proust, Céline, Celan, même Joyce…

J’apprécie et respecte le travail de beaucoup d’auteurs contemporains, même si mon écriture n’a pas toujours de rapport direct avec leurs œuvres. Certains me touchent. Je ne saurais en nommer aucun en particulier. Au fond, je suis de plus en plus sensible aux grands prosateurs comme Faulkner, Claude Simon, Sebald, Ransmayer. Quelques poètes aussi, bien sûr, tous les Russes des années 20-30 : Khlebnikov, Mandelstam, Akhmatova, Harms, pour citer les plus connus. Les Allemands d’après-guerre également, Celan, Sachs. Ils ont quelque chose à dire sur la violence du réel et la fragilité de l’homme. À un moment de leur travail, ils ont su parler au nom de tous. « Je suis votre voix, la chaleur de votre souffle » (Akhmatova). Pour moi, le lyrisme n’est pas l’exaltation du sujet, mais l’effacement de soi derrière la parole d’autrui. C’est de cette tension que peut surgir, incidemment, de l’universel. D’où l’expression de « lyrisme de masse » dont je parlais plus haut.

Quel livre conseillerais-tu à nos lecteurs ? Quel film ?

Outre tous les livres des auteurs que je viens de citer, je conseillerais Ni les chiens, ni les loups, un texte d’Anita J. Laulla (Atelier de l’agneau, 2010) qui m’a beaucoup ému, à la fois très dur et d’une douceur extrême. J’aimerais signaler aussi Hölderlin au mirador, de notre ami Ch’Vavar, qui a été pour moi comme un révélateur à mes débuts.

Un film ? Tout Tarkovski bien sûr. Le Bonheur d’Alexandre Medvedkine. Soy Cuba de Mikhaïl Kalatozov. Les deux très belles adaptations de Shakespeare Hamlet et Le Roi Lear de Grigori Kozintsev. Que des Russes ! Ajoutons La Jetée de Chris Marker et Le Trésor des îles Chiennes de F.J. Ossang pour faire bonne mesure.

 

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