Archive pour la catégorie ‘création’
géorgiques de guillaume condello 12
et ce n’est pas
ces astres brillants
en vain en
quatre temps
égaux nous partagent
les ans
je chante
les moissons je dirais
cela
n’est plus pareil
les êtres animés
changent
sans doute
le printemps vit
naître
l’univers sans doute
et les machines
bourdonnent
une musique
l’été continue
dans la maison
climatisée
les cigales
se taisent déjà elles
savent
l’automne
sans violons et
le chant des
vendanges
et
le sang des machines
sans arrêt
le froid
dans la maison
chauffée
tu ne crains pas
l’hiver
tu marches sans doute
nu comme
les animaux chez toi
la nature n’a pas encore
profané l’art
we can plant
a house we can
build a tree
ainsi
de tes travaux et
de tes peines
le cercle
tu entends
une musique des
machines des
sphères
quand tu écoutes
le silence
c’est ça que
je chante sans doute
en vain
géorgiques de guillaume condello 11
et je l’ai vu errer
huit heures par jour
après jour tissant
un destin
et je l’ai vu tisser
une machine
une tapisserie
pour ses appartements
identiques
et les Parques
désœuvrées
les fils qu’elles laissent
à l’école
huit heures par jour
désœuvrées
et les Parques disent
qu’un homme ait un fils
un seul
et la maison des ancêtres
et le bien s’amasse dans les salles
au bord de la table
je l’ai vu
assis
sur un banc
la bouche pleine
et le fils sait
où est son père
et le fils qui
refuse la ressemblance
l’œil perdu dans
les tapisseries dessinent
un paysage perdu
et lui
regarde le
destin de son fils
sans lui
s’écrit
inaudible
des mois avec des poussins de fleuri delawaere 3
(J’ignorais comment était arrivé un chronomètre
dans la table de nuit du père
de Gégé. Endurance à limer je pensais ;
vitesse à se dépoiler rétorquait le fils ;
durée des cris maternels, selon Pat Govin,
et encore : concours de longs pets (Guitou).
Autour du cul, c’est que nous,
dans nos fourrés fortifiés on s’astiquait
au rythme de Mère Trotteuse, lorsqu’on
manquait de matière duveteuse ; le léger duvet
de nos couilles suffisait à nous calmer !)
Plus tard – je ne sais plus bien
à quel âge – les poussins ont grandi,
dans ma tête, progression dangereuse. Devenus horribles,
devenus monstres effrayants, dans des rêves tourmentés,
et j’ai voulu m’en défendre.
Je ne sais pas comment l’idée
m’est venue – peut-être juste les drôles
d’idées qu’on rencontre bien souvent
dans la famille – l’idée de protection.
J’ai pensé que pour me prémunir
des affreux poussins, rien de plus efficace
n’existait que le savon de Marseille.
C’était le savon d’abord, Marseille
est venue ensuite. Le savon est gras
et dur, les poussins n’y résisteront
pas, voilà ce à quoi je pensais
– c’est que les poussins sont mous,
peu lardés, et le savon de Marseille
se présente en forme de cube, c’est tout,
tout à fait différent d’un poussin.
Donc je me suis dégoté une grosse
quantité de savon, en bon gros cubes,
avec lesquels j’ai couvert le sol
de ma chambre. Le cube est pratique
aussi pour cela. En le laissant tremper
dans l’eau sur sa base plane,
le cube de savon mollit, il sèche
ensuite, et se soude au sol et,
les côtés des cubes se touchant, ils
forment ensemble une belle chape – les fentes
entre eux permettent de laisser l’eau
chaude s’écouler ; ils se joignent parfaitement.
Donc une belle couverture au sol cimenté,
bien collée. Et quelques temps plus tard,
comme les monstrueux poussins – certes moins virulents –
m’affectaient toujours de leur présence : idée !
Les murs de ma chambre furent doublés
en cubes de savon de Marseille. Évidence :
la taille de ma chambre fut réduite,
avec la grosseur des blocs. La manière
fut la même pour les fixer – trempage
de la base, amollissement, soudure entre eux.
Me foutais du plafond à l’époque.
Fonctionnait pas mon truc, ça enfermait poussins
et visions de poussins. Ils continuèrent piaillant
à tourner autour de ma tête et,
malgré mes sauts et mes brusques fuites,
les tourbillons de touffes jaunes trouvaient toujours
ma tête, que j’avais sûrement tranchée
comme une poule ensanglantée, se déplaçant encore.
Toujours dans les pattes de ma tête
ces cochons tourbillonnants en manque de génitrice !
Voilà comment on devient un poussin sauvage,
moins comme les Garçons de Burroughs que
comme sur le papier glacé des revues
– maquillage (rouges à lèvres, crèmes beauté), vêtements –
voilà comment on trouve une nouvelle peau.
À cette époque je me suis défendu
– devenir poussin quand la poule est femme,
ou plutôt quand une femme s’établit
en poule, maman, ça complique les choses.
Puis on y consent, on acquiesce et
on voit que c’est déjà arrivé,
plus rien à faire et à foutre.
Et après la période Savon de Marseille
j’ai accepté de devenir poussin, et
me suis aperçu de ce qui empêchait
la transformation de s’opérer : la peur.
C’était cette frayeur de la peur
qui faisait obstacle, et non le poussin
que je devenais – sans compter que Fleuri
refusait devenir le « poussin à sa mémère »
– pas envie du tout, du tout homogène
et lunaire, du bloc qu’elle voulait
former serrée avec moi. Et un renversement
eut lieu et bascula tout à coup
le milieu où on vivait. Popa, déjà,
de moins en moins présent, était stagiaire
– de longs stages à Mayenne – pour apprendre,
passer la vitesse supérieure. Son savoir faire
des poussins se transforma en savoir élever
des poulets. Avec maman, pour une fois,
on pensait bien de la même manière :
pour elle, Popa « était pas de taille »,
pour moi, il suffisait de laisser grandir
les poussins et qu’ils deviennent poulets.
Maman dut se faire une raison : Popa
devint le pape du poulet. Il continua
toutefois à surnommer la mère « ma poule »,
et maman commença vite avec « mon poulet ».
Je devins donc son poulet, le sien,
et pas le mien ; car « son » Fleuri
était sorti de la période Savon, consentant
à devenir poussin, le poussin de personne,
poussin de magazines de modes, petit poussin
de vernis à ongles, poussin de cheville
perché au sommet d’un soulier bridé
à hauts talons. Et donc ma peau
nouvelle tranchait avec le poulet que voyait
maman, et surtout elle voulait que Fleuri
reste son poussin. Et qu’il devienne
juste un poussin, autre que le sien,
la fit traverser des angoisses – ou que
des angoisses la traversèrent – et elle prit
sa progéniture pour un fou, un dérangé,
un poussin avec une casquette de traviole,
qui refusait de grandir, de devenir poulet
– c’est étonnant, et de mon côté,
je pensais : c’est son propre désir
que je reste son tout petit poussin
même si pour se dédouaner la salope
me fait passer pour son grand poulet
auprès de la famille – l’infect soutien.
Et son cas s’aggrava, de manière imperceptible ;
aucune angoisse ne la traversa davantage, et
ses crises ne s’intensifièrent pas, non.
La brèche existante s’élargissait puisque maman
demeurait agrippée à l’idée fixe qui
désirait fixer un poussin comme le sien,
alors que moi, je grandissais, assez commun,
et devenais un poussin parmi d’autres,
et juste un poussin : un poussin ordinaire.
Et c’est cette fissure qui courait,
qui élargissait le décalage entre sa fixation
et le fait simple que je grandissais.
Popa, à nouveau, faisait un stage nocturne :
élever des cailles, des bécasses. La nuit
il partait et dormait le jour suivant.
Au terme du stage, il se fit
appeler Monsieur Youki, et ce fut terminé :
il cessa de surnommer maman « ma poule »,
et se sépara irrémédiablement de cette femme-là.
Voilà comment Popa disparut de la circulation.
D’ailleurs, rien n’avait jamais circulé,
sinon la volaille – et encore ; toute jeune.
des mois avec des poussins de fleuri delawaere 2
Je les aime. Je les ai détestés.
Dans la bande du quartier, dix ans
on avait et on exécrait les poussins.
On s’en faisait des poings américains,
ça saignait tout le long du bras,
on était des grands chefs ; les plus forts.
On enrobait des poussins dans la terre
molle, on se les jetait, protégés ici
par une haie, là par un fourré
– une rue séparait nos touffus châteaux-forts végétaux.
On avait une réserve : car mon père
en élevait. Oui, ce grand opportuniste gouvernait
des poussins. Et on va commencer avec
une anecdote bien meurtrière : l’appellation contrôlée
qu’il donnait ordinairement à la mère.
J’aurais trouvé ça drôle,
ou idiot, si le père avait fait
autre chose comme métier ; c’était déplacé,
scabreux, qu’il use du mot poule
pour appeler maman. Donc il appelait maman
« ma poule », et maman appelait « mon poussin »
sa progéniture – Fleuri Delawaere – c’est moi.
C’était une drôle d’idée, toujours
on a eu de drôles d’idées
dans la famille – et moi, une fois
j’ai trouvé un canard, tout petit,
du genre de Saturnin – lequel m’effrayait
par ailleurs, il faisait noir, sombres étaient
les paysages coupés en brut par objets
lumineux surexposés, la musique devait être angoissante,
peut-être effroyable – j’ai eu un canard.
Une drôle d’idée ; c’est que
les canards marchent par deux, invariables, deux
en un, et les poussins par milliers
– c’est pour ça que je trouve
qu’ils sont déplacés dans les revues,
seuls, et aussi lorsqu’on appelle poussin
son enfant, et j’ai une véritable
compassion aujourd’hui pour ces poussins esseulés, déportés.
Je l’avais trouvé, rencontré tout seul,
n’y pouvais rien : il était un !
Fleuri n’avait rien séparé, pas brisé
le duo qu’ils forment d’ordinaire.
Donc autrefois j’ai eu un canard,
mort sous une passoire à nouilles, enfermé
là par maman – ça chie les canards,
ça chie sur la moquette, ça dépote
sévère et un peu partout et aussi,
tout seul, ça meurt : marcher à deux,
un canard derrière un autre canard, voilà
ce qui leur faut pour vivre longtemps.
Voilà comment il est mort, tout seul
sous une passoire à nouilles métallique retournée,
où des morceaux d’émail rose manquaient.
Et voilà aussi comment on n’aimait
pas les poussins, au point de jeter
d’un bosquet à un autre bosquet
des poussins en terre à la figure
des copains, terre molle et bien serrée.
C’est grâce à moi que tous,
toute la bande, on les a détestés
– à cause du père, de son élevage
et de sa poule qui était maman.
J’allais oublier les concours de délivrance.
Quand on organisait un Concours de Délivrance
c’est que le stock de poussins,
chez le père, était au plus bas,
et que, quand on se les jetait
à la face, ça ne servait pas
deux fois bien souvent, c’était rare
– on était fort puissant dans nos châteaux-forts.
Et donc s’il ne pleuvait pas
on fabriquait une sorte d’épaisse bouillasse,
on essayait de trouver la bonne consistance,
celle de la terre molle qui maintient
serrés les poussins. Et on la malaxait
dans la passoire à nouilles du canard
– celle qui l’a tué – rose écaillée,
et l’eau en trop s’écoulait.
On obtenait ainsi une bonne pâte molle
capable de contenir un bon gros poussin.
Gégé, mon meilleur copain, piquait le chronomètre
dans un tiroir chez lui, celui du père,
rangé dans la table de nuit vitrifiée,
et c’était lui qui chronométrait, calculait
le temps qu’on mettait à délivrer
le poussin de la motte en pissant.
On pissait et la terre se désagrégeait,
et ensuite on courait après le poussin
– quéquette en main, enfin, entre deux doigts –
si le poussin avait encore la forme.
C’était le must. On se retenait
de pisser jusqu’au Concours de Délivrance,
on buvait beaucoup d’eau très fraîche.
On courait aussi, au jardin, chez Gégé,
parfois, sans faire de boule de terre,
on pissait en poursuivant le petit animal.
On les aimait bien finalement les poussins.



