Archive pour la catégorie ‘les épopées sinistres’

géorgiques de guillaume condello 1

1.

étirée encore

comme sur la corde

raide

à tout rompre

étirée               les champs

de givre

recouverts

et de minces pellicules de plastique

pour les asperges

ou les endives

ou les […]

étirée               les tuyaux

lament

l’horizon

ou l’enserrent

ces cristaux

luisent dans la nuit

alignés

tunnels

vers où

étirée               étirée

l’eau en corolles

couvre les champs

à heures fixes

la nuit passe sans saison

et le jour          uniforme

étirée               l’aube

morose

comme le villageois

(a cui la roba manca )

il sort de terre

le char d’or

étincelant        pour les douze

heures             réglementaires

les roues lentes

progressent

et les corps

mêlés               au rythme

la marche de la machine

un insecte        gratte

la surface

de la terre        étirée

prière 1

dij-44

1. lamentations

je dois aimer davantage celle qui recoud les chaussettes quand la voile du navire se gonfle

mon dieu pardonnez-moi de n’être pas à la hauteur de l’époque et de la lutte sociale

il me faudrait prendre parti pour ou contre les sans papiers et le bioéthanol mais cela est beaucoup trop saint pour moi

mon dieu

oui

mon dieu

je ne vole pas au-dessus des besoins vous le savez vous source de vérité et d’amour, source de réconfort pour les démunis quand tout est fini et désespéré, vous le savez ô mon dieu, vous êtes celui vers qui je me tourne quand tout va bien au fond du destin, au fond de ce qui est écrit de toute éternité, quand nous sommes en route vers l’abattoir et quand le roulement sourd des tambours est celui de nos vies

mon dieu

aidez-moi

je vous en prie comme un enfant supplie son père

je ne veux pas finir drogué

je veux poursuivre la destruction digne de mon corps sous le soleil nul

mon dieu ne m’abandonnez jamais vous qui avez besoin de moi pour continuer votre œuvre de bonté et de miséricorde

mon dieu écoutez ma misère, jamais je ne m’en suis pris à vous

sauf enfant

j’ai toujours respecté les temples

jamais renversé les offrandes et regardé avec crainte vos serviteurs même quand ils s’en mettaient plein les fouilles et baisaient plus que de raison

la vie merveilleuse de julien cocquerel

1.
je suis malheureux
non, épuisé
mon eau est croupie
il y a des blocages
de la fraîche me ferait du bien
pas de l’alcool en quantité
mais il n’y a que ça
(ou je ne veux que ça)
j’arrache les toiles d’araignées
avec une bouteille vide
je me remémore des visages de femmes
les corps, la courbe des fesses et
les hanches
c’est l’unique beauté que me
recréent mes cuites
c’est l’unique beauté de ma vie
je pense qu’elle va au-delà de tout
ce que vous pouvez penser
car la vie est la beauté, la souffrance,
les couinements de porc, le christ en rut,
les pleurs de sa mère, ma gloire, les chattes fumantes

2.
le compte en banque et les goûts personnels
reposent sur des bases si fragiles
qu’on finit par leur donner de l’importance
qui veut se retrouver nu sur la place du marché
et donner ses biens aux prostitués lourdement maquillées ?
qui veut aimer les bêtes comme on aime une chose ?
il n’y a rien de plus beau qu’un homme qui paye
une crève-la-faim du tiers-monde pour se faire pomper
là est la beauté entière
nous ne recherchons que cela
alors oui traverse les mondes, celui des fantômes affamés et
celui des femelles (qui s’offrent nues au regard
des hommes), traverse et reviens si tu veux
qu’auras-tu fait sinon connu la précipitation et espéré
l’éveil, si les pierres te plaisent, il faut les manger, les sucer
les broyer si la douleur est dans le crâne, c’est que nous
sommes loin de la sainteté, très loin car le saint
jamais ne souffre même paralysé, martyrisé, humilié, roué
jamais ne souffre
en lui infuse ce qui est
jamais ne doute
jamais ne veut
jamais ne cherche

3.
tu sais peut-être que les gens de peu ont la foi simple du cordonnier
et qu’ils adorent plus que tout la vierge marie
qui console les cœurs meurtris
leur misère, si longue et si chiante, pour l’écouter
qui sera là ?
nous aussi souhaitons la misère de ceux qui font souffrir
nous ne voulons pas leur ouvrir nos lits, l’envers de nos tiroirs
et les grains de poussière, papiers, trombones, briquet, souvenirs
qui y traînent ni leur donner du bon vin, de la bonne bouffe
nous aimons penser qu’ils échapperont toujours à notre colère
et que c’est ça qui les rend vraiment irrécupérables
imagine que c’est un tas de merde et que chaque jour
nous devons les enduire de notre bave de gentillesse et d’attention
(récoltée par des nymphes chaudes)
avec un pinceau voire nos cheveux s’ils sont suffisamment longs
c’est l’objet de tout notre être, de tout notre temps, de toute notre vie
et je comprends toujours pas grand chose à tout cela
mais si, au fond, on pouvait raconter la première prise de lsd
le premier sexe crade, l’œil torve d’un poisson tué gratuitement
tout serait plus simple

4.
aujourd’hui j’ai rangé mon intérieur, il y avait pas mal de choses
et pas que des objets, des animaux beaucoup, des déchets
j’aimerais bien tout perdre mais c’est trop facile, trop prévisible
ma mémoire fonctionne comme une étagère et l’amour des bêtes
me montre pourtant que c’est stupide

5.
un regard un peu plus humide, oui
une chute de reins trop marquée, c’est tout
là voilà pour hanter le champ de mon esprit
qui dira le contraire, qui connaît plus beau, terrible
et l’amour ne saurait souffrir pareille errance
les petites perdrix, les clefs rouillées, la voix nasillarde
ulysse (et les siens) n’est pas mieux que moi, je l’aide
à ne pas trop souffrir quand les voiles se dégonflent
la plaine aux couleurs de dévastation, où s’est enfuie la vie ?
quand je vole au-dessus pourquoi aurai-je peur ? la gorge se plaque
il est impossible de ne pas s’étouffer et pourtant je suis le roi
esse percipipi
merveilleux de ce pays mort que j’aime tant, aux mille caprices
dont celui de ma vie, mon souffle, la paix, pacotille !

6.
le cauchemar, la boue de caféine et de chien mouillé
au seuil des joies que je partage avec les piafs connards
je l’aime
et ma chair jamais ne touche
mon esprit jamais ne trouble
oui c’est vrai
chloë prenait beaucoup de cachets pour atteindre l’éveil ou
la libération je ne sais
vraiment beaucoup et parfois pétait les plombs, à poil dans les
rues de paris à hurler après moi, les ténèbres, les requins, c’est égal
lola se faisait sauter par tout ce qui passait pour découvrir l’âme humaine
vraiment tout et parfois pleurait
« tu ne m’aimes pas tu ne m’aimes que pour le sexe, baby
je t’aime you know toi tu as des limites »
la découverte de l’infini est importante

7.
le roi je l’ai aimé, ses armées suivies
les animaux de compagnie également
mon énergie, ma joie, mes affects, idem !
et ce qui reste, non, ce qui se dresse
est extraordinaire, digne du yéti, des temps
glorieux, de rome, de la crémière que tout le village
oui ! un jour viendra pour la sainteté
vous qui souffrez, qui sentez le malheur sale
le jour viendra, cela fait partie de la beauté

8.
plus que tout, plus que tout quoi ? aux yeux des autres
dans le for intérieur de sa propre guerre, qu’est-ce qui vaut plus que tout
on s’échoue plus ou moins lamentablement
le lièvre élastique et électrique, les filles humides, les vieux qui sentent
les chicots, les verrues, l’haleine de bière, les yeux rouges
la grand-mère qui pisse en jet dans le seau que sa fille lui tend
l’une des personnes de la trinité chez les orthodoxes s’élève à un moment précis
de la messe, vers quoi, on ne sait pas trop, tout cela reste mystérieux
alors oui, je crois que sale-pute-sainte-et-apostolique s’avance sur le parvis
car la vue de matax-ratatax-atarax l’incommode :
- petite saleté, tu évites les questions, ça ne peut plus durer
- je te promets que non, je ne puis faire autrement, évite-moi alors
- ça ne marche pas comme ça
- ce sera donc la guerre
- pfffff
- pauvre fille
- bouffe tes morts
- même pas en rêve
- soit

9.
des pâtes et un steak surgelé, de la bière locale
comment m’aimes-tu
il y a une haie de corps de femmes et leur réalité est un comme un tourment
il est difficile de comprendre pourquoi leurs corps présentent une résistance
de corps, on ne le traverse pas si vous préférez
la fille la plus salope que tu as baisée
difficile à dire, ses yeux, sa démarche, tout le métro se retourne
comme des chiens, les clodos lui disent des trucs obscènes voire
se branlent direct

10.
le désir rend-il pâle la raideur du chevalier ?
c’est la fébrilité qui le saisit
quand il attrape la soubrette
effroyable, le plus grand des sentiments

11.
Begotten (1991)
Directed by E. Elias Merhige. With Brian Salzberg, Donna Dempsey, Stephen Charles Barry. God disembowels himself with a straight razor. The spirit-like Mother Earth emerges, venturing into a bleak, barren landscape. Twitching and cowering, the Son Of Earth is set upon by faceless cannibals.

12.
verse la haine de ton cœur, c’est le miel noir
que boit la cité rouge
elle dort et je tremble
elle tremble, je ne dors pas
le sexe doit à la violence ou l’inverse ?
qui est digne de la vérité ?
pas elle, pas toi

13.
Calvaire (2004)
Directed by Fabrice Du Welz. With Laurent Lucas, Brigitte Lahaie, Gigi Coursigny.
A few days before Christmas, traveling entertainer Marc Stevens is stuck at nightfall in a remote wood in the swampy Hautes Fagnes region of Liège, his van conked out. An odd chap who’s looking for a lost dog leads Marc to a shuttered inn; the owner gives Marc a room for the night. Next day, the innkeeper, Mr. Bartel, promises to fix the van, demands that Marc not visit the nearby village, and goes through Marc’s things while the entertainer takes a walk. At dinner that night, Bartel laments his wife’s having left him, and by next day, Marc is in a nightmare that may not end.

14.
en progressant dans la choucroute bleue qui n’a pas de limites (et nous le saisissons)
il n’est pas absurde de créer des dieux et des monstres affamés
pour se diriger
celui qui ne le fait pas
risque de ne rien voir
de sombrer sans aucun intérêt dans le rien vide de tout
et les dieux sont dans le crâne de mon père, du sien, ad libitum
dans les synapses, dans la terre, dans le foutre, ils sont là
radieux quel que soit l’odeur des draps
ils sont là vieux et tigres, excitent l’âme, multiplient

15.
le calvaire de monica

16.
Ex Drummer (2007)
Directed by Koen Mortier. With Dries Van Hegen, Norman Baert, Gunter Lamoot.
Every village has its band of fools, trying to get to the top, following their idols in drug habits, but staying losers till the end of their pathetic days. They all do this in the name of rock & roll. Three disabled rock musicians are looking for a drummer. Dries, a well known writer, seems the right guy for the job, were it not for the fact that his only handicap is that he can’t play the drums. He joins the group as a perfect, but evil god walking down his mountain to play with the populace. With the arrival of this infiltrator, personal disputes and family feuds start to jeopardize the band’s fragile future. Dries will manipulate them till they are willing to drink each others blood and their only future is written down in many Punk lyrics: « No Future ».

17.
dans les bois les porcs
ta lie, le sang vermillon et fluide
un monochrome ou un regret ?
heureusement il y a glenn gould
c’est la consolation d’une journée sans sexe
pénétrer dans le monochrome, la choucroute bleue et ses dauphins
je suis armé et les armes coulent
je ricane et les armes brillent
le rostre de l’espadon, la douleur est moins que la peur
tu es si belle dans ta nouvelle photo de profil

18.
Dispositifs/Dislocations propose une poétique du collage à travers différentes manifestations historiques et génériques : arts plastiques (Picasso, Rodtchenko, Jasper Johns), littérature (Denis Roche, Manuel Joseph), musique (Oval, Negativland). Olivier Quintyn reconceptualise cette notion en la décrivant comme un dispositif destiné à dramatiser des expériences de désunion entre des logiques symboliques de représentation du monde.
Retravaillant certains concepts de l’esthétique analytique de Nelson Goodman et de l’épistémologie de Paul Feyerabend, il fabrique une petite grammaire des opérations collagistes articulant divers types de fonctionnements pragmatiques. Il développe enfin une réflexion sur leur portée sociale, dans le cadre d’une critique philosophique de la culture (Theodor Adorno, Walter Benjamin). Le but de ce livre est de donner une consistance théorique à des pratiques dénaturalisant les formes de croyance et de savoir collectif par des tactiques de dislocation épistémocritique.

19.
épistémocritique

20.
descendre à 30 m. est une aventure, puis 40, ad lib.
qu’est-ce que je fais là ? qu’est-ce que j’ai oublié là-haut ?
un bon coca-cola et une douche chaude
la couleur rouge dans le monde entier
au détour d’une ruine doit rappeler
le bon goût du coca-cola comme les déesses
antiques pouvait sauver dans les bas-fonds de babylone
oui je l’ai oublié et il faut accepter la pression sur son corps
c’est la vie merveilleuse, une question d’habitude
le grand secret c’est les ET les ufo nazis
les dieux dansent dans mon sang qui peut percer mon cœur
si je descend trop le long du câble
une couronne de douze étoiles
le rayon du supermarché
(provoque)
nous faisons de la poésie dominicale
champêtre, très en deçà, très
toujours à la traîne
il faut se détacher de l’idée de performance car cela fait faire des bêtises
pourras-tu remonter ? y aller ne suffit pas

21.
le mage jaune émet ses desseins machiavéliques
par les antennes de son casque
sa cruauté est infinie
le suicide est une belle mort

22.
nous sommes si fragiles
les déterminations sont exponentielles
et donc nulles,
oui le sentiment d’attachement peut-être stimulé électriquement
te construire dans la drogue qui pèse sur les épaules
te droguer à l’envi
rien ne m’appartient pas même une publicité
me donnant la vie

la crapulerie est une détermination
la nouvelle megane coupé est l’incarnation du pur plaisir
s’arrêter à la pierre et sacrifier, vaches maigres, trois bananes
sur le sang séché des holocaustes des esclaves
souffrir et faire souffrir ne sont pas les seules joies
imaginer un amour sur une planète aride n’est pas impossible
mais l’amour d’une machine
c’est de l’attachement
j’admire le show business
qu’un moment, qu’un lieu, une épiphanie
vous êtes un peu trop vindicatif
les déterminations se multiplient
les chinois ne sont pas responsables de tout
je vous aime

23.
irai-je jusqu’à tuer, c’est une belle question
pour la vie merveilleuse
c’est mieux qu’un vie bourgeoise ou critique
j’aime tant la chanteuse de la star academy
pour l’offrir sur le sanctuaire
ouvrir sa cage thoracique avec un scalpel stérilisé argenté effilé
retirer la peau fine au-dessus des muscles vifs
les dieux au balcon, des femmes se roulent entre elles sur un épais divan
en forme de cœur
je choisis bien mes mots pour lui dire que nous allons partir
grâce à elle sauver troie
elle chante pendant le sifflement de la lame

24.
énumérer et raconter mes inimitiés (vont-elles jusqu’à la haine ?)
si j’aime leur malheur et eux donc
si j’aime leur joie
nb : ce que l’on recherche dans le sexe
n’est pas facile

25.
et dire que ces sales fils de putes
pensent que dans un poème
ça va, ça vient, ça rate, ça pue, ça jouit
sépulcres blanchis
vermine idem
souriceaux je baise la couenne noire
le sang de foutre, la bile rose
ceci est mon corps
c’est un si beau poème
au-dessus de l’horizon de l’autel
je fais de la poésie de catéchisme, c’est très important

26.
ok je force un peu sur les cachets en ce moment
les pétards ce qui enlève de l’attention
il y a trop de baleines, plus personne n’y croit
et pourtant c’est impressionnant
à voir évoluer comme un vaisseau sidéral
qui s’enfonce dans l’infini, c’est tout
mais trop c’est trop inerte la baleine
n’a plus rien de magique, le baleineau échoué
et la foule qui se lamente moi je préfère le flécher
pour faire la une quitte à me faire arracher le bras

27.
j’ai craché sur la prostituée
le mendiant
le clébard
le chou-fleur
loin il y a des vaisseaux
qui cuvent leur kérozène discrets dans la stratosphère
l’invasion est pour bientôt
non les chinois ne sont pas responsables de tout
ces saloperies d’ET et d’ufos nazis qui remettent en cause
le mystère de l’incarnation

28.
nous entrons mes camarades et moi unis
dans le temple saint et vieux comme hérode
sans qu’on s’en doute le christ panthokrator
nous regarde en disparaissant dans le mazout
à la verticale de la vie merveilleuse
il nous regarde, son regard
et disparaît
nous disparaissons
infimes

29.
atro-logie dans l’hémisphère
raye
les freux d’acier, les femelles ouvertes
pleure ma drogue la quille le pif alzheimer
pleutre comme une couleuvre
avale !

30.
la vue sur l’océan est magnifique
si l’on excepte ces satanés fils électriques
un sac plein de poulpes
la chasse sous-marine de nuit pour les langoustes
il faut remonter toute la barrière de corail
en éteignant sa torche pour ne pas se faire
pincer par les flics
un peu au large au-delà de 10 m de fond
les poissons sont moins méfiants
une raie passe comme un train
dans l’eau trouble couleur sac poubelle
je me retourne effrayé
la raie passe
d’un coup les poissons filent, tous ensemble
est-ce leur ligne médiane qui permet
une telle synchronicité ?
je reste preneur de toute réponse sérieuse (0692042201)

31.
le sexe remplit les formes des femmes
à presser, écraser, y entrer comme dans un four
au supermarché je suis les formes
qui me rendent si malheureux
je vais vous recopier la liste de mes courses
les codes-barres, les tickets de caisse, mais
il n’y a que les formes au milieu des promotions
et des têtes de gondoles, des connards abrutis en tongs et bobs
le désir et le sexe évitent l’aridité des rayons
et me flèchent en plein songe

32.
dans les films de russ meyer les femmes
parviennent à ce qu’elles veulent
grâce à leurs seins volumineux
la réalité n’est-elle pas moins complexe ?
chez le coiffeur nous nous calons
entre les seins d’une mahoraise obèse
la réalité grouille de cons
noirs velus de mouches éclatantes
ça grésille même entre les chairs
la jeune fille (que j’ai connue si jeune) doit maintenir avec la main son décolleté
lorsqu’elle lance la balle sinon tout tomberait
cela briserait quelque chose
nous serions surpris
assurément
comme lorsque la vedette de la tv laisse place
d’un coup à la neige abstraite et infinie

33.
j’ai grandi parmi les frottis
et les enclumes au beurre aussi
la caverne je la connais
les scolopendres ont la piqûre douloureuse
seigneur, couvre leurs faces d’ignominies
qu’ils implorent ton nom
seigneur aide-moi, soutiens-moi quand je suis beau,
quand je veux tuer un thon dents de chien de plus d’un mètre
aide-moi à bien le viser dans la colonne vertébrale pour le sécher net
il n’y a plus de chattes et de stupidité dans la glèbe
les tracteurs évanouis, les tas de fumiers et la ville trop chiant d’y aller
avec les bouchons et l’heure du ramassage scolaire
après le périph, après les lignes électriques, non…
dans le bleu, l’angoisse sublime du requin au coucher du soleil, dans l’eau trouble
dans tes cuisses élastiques et fluides
promis je ne me foutrais plus de la poésie des « racle-moi la muqueuse »
elles ont leur nécessité, elles sont les chattes des désœuvrés
sur leur tas de désirs (écrans plats, bibles et hard sex à la carte)
st paul sur la route de damas ouvre l’histoire
et moi je l’achève quand je tue, quand je crève, quand j’aime les agneaux dévorés
quand je vole au-dessus des coraux l’instinct dans le crâne
prêt à tuer, prêt à l’être
(tué par un blanc c’est la classe, un bouledogue moins mais quand même)
j’écoute la stridence et le raclement, la confusion, le couinement
de la chaleur des femmes que j’ai tant voulu sauter
33 c’est un cap de la vie merveilleuse
trépaner son père, essuyer les muqueuses mortes
vrombir dans les moteurs des panzer

qui vive de christophe manon

[…]

*

Le jour est en sueur. Les peupliers ont des relents
d’angoisse et quelque part dans la forêt danse le chêne ivre.
Devant le malheur les montagnes se courbent
et les grands fleuves cessent de couler
et s’assombrit la rive ouverte à l’herbe touffue.
La Terre s’est plissée ici et là.
La Terre s’est plissée une fois, deux fois,
trois fois, et s’est ouverte au milieu.
La Terre est couverte de boue et de sang et maintenant
elle tremble. Maintenant les morts enterrent
les vivants et les vivants sont comme les morts.

L’univers tombe en miettes.
Des os compacts recouvrent la surface des globes.
Une ombre immense s’étend sur le monde.
Pas même les oiseaux ne savent où ils vont.
Ici ils ne s’égaillent pas comme tous les oiseaux,
ne se découpent pas en nuées libres.
Ici les oiseaux se suivent à la queue leu leu, tristes,
accablés, soumis, comme entre deux rangées de flics.
Voici le cri d’un nuage noir qui cercle les arbres morts.
Voici les francs-tireurs tous scalpés trois fois et trois fois.
Voici venu le temps où ne peut sourire
que le cadavre, le cadavre heureux de son repos.

*

Maintenant, tu affûtes griffes et crocs, camarade.
Tu lisses ton poil afin de le rendre plus soyeux
et tu commences le rite magique
en traçant deux larges cercles sur le sol,
l’un à l’intérieur de l’autre. Entre les deux,
tu inscrits des signes que toi seul sait déchiffrer.
Alors tu te places au centre et te mets à danser
en tournoyant sur toi-même de plus en plus
rapidement. Puis tu murmures des imprécations
dont tu ignores le sens et la finalité :

Tirål taïlí ra-a-a-hè
Aou, aou, chikharda kåvda !
Chivda, vnoza, mitta, minogam,
Kalandi, indi, iakoutachma bitas,
Okoutømi mi nouffan, zidimä

Ensuite, tu te recouvres jusqu’aux yeux de fumier,
d’ordures et de fientes, pour que l’éclat des coups
de feu ne t’aveugle pas, pour que les balles
ne fassent pas de nouveaux courants d’air
dans ta silhouette improbable. Enfin, tu regardes
droit devant toi dans la direction que tu as décidé
de suivre coûte que coûte et tu te mets en route :

*

Dans l’obscurité, tu ne distingues rien, camarade.
Tu avances avec une difficulté toujours croissante.
Atmosphère irrespirable et poisseuse. Humidité pourrie.
Ici tout est moite. Suffocations. Halètements. Sueur.
Vent chaud et humide qui colle à la.
Ici les objets répandent une odeur nauséabonde.
Les êtres aussi. Surtout les êtres.

Silencieux, muscles tendus, tu rampes entre
des flaques d’eau stagnante, des tôles ondulées, des briques brisées, des barils de plastiques, des cartons détrempés, des mares de boue bleu sombre, des débris de vaisselle, des planches pourries, des morceaux de polyester, des pelures de pommes de terre, des éclats d’os délavés, des déjections et ordures de tous ordres,
tu rampes en repoussant la nuit devant toi.
Tes pensées se désagrègent peu à peu sous la chaleur,
dans le silence sans fin d’un monde en train de s’achever.
Tu es épuisé, camarade, mais au point où tu en es,
tu ne peux plus reculer. Il faut encore ramper
et ramper encore. L’esprit terrassé par.
Terrassé par la fatigue et l’angoisse, l’esprit.

Ramper et ramper encore à travers
l’abrutissant vent chaud qui semble souffler
de tous côtés et fait bouger les bâtiments comme des serpents.
Ramper sur le sol agité d’un tremblement régulier.
Allant seul de l’avant et y allant avec détermination
malgré la frousse et les membres meurtris.
A perte de vue : d’immenses étendues d’arbres carbonisés.
A perte de vue : des immeubles en ruine, des routes défoncées.
A perte de vue : des champs de squelettes et des carcasses
de véhicules constellés d’impacts de balles. Impression.
Impression que la terre va céder sous ton poids, qu’elle vient
à ta rencontre et t’attire par un mouvement de succion.

*

Vers quoi te diriges-tu ainsi dans cette nuit
obscure au-delà de l’obscur, camarade ?
Vers quelle lutte incertaine et sans espoir ?
Tu l’ignores et cependant tu avances vers
un destin qui n’est peut-être pas le tien.
Dans ta progression tu croises des créatures
qui semblent sorties d’un cauchemar,
toutes plus repoussantes les unes que les autres.
Elles ondulent ou se dressent sur leurs pattes
arrière en poussant de sourds gémissements
comme des appels désespérés aux vents,
à la lune, au vide de l’espace infini.
Sont-elles venues d’un autre continent,
d’une planète lointaine, d’un monde au-delà
de la mort, d’un lieu plus fangeux que la fange ?
Sont-elles surgies d’anciens rêves
qui empiètent sur le monde à l’état de veille ?
Tu l’ignores et cependant tu avances, camarade.

*

Le moment venu seras-tu capable de faire ça, camarade ?
Seras-tu capable d’appuyer sur la gâchette et de tirer ?
Pourras-tu donner la mort sans hésiter ?
Même pour survivre quelques heures, quelques jours peut-être.
Est-ce possible ? Comment en es-tu arrivé là ?
Il faudra bien cependant puisque telle est la situation.
Survivre jusqu’au lendemain. Plus peut-être.
Un sursis pour un être en sursis dans un monde en sursis.
Pourtant n’oublie pas, camarade, la mitraillette est une machine
parfaite pour tuer, mais inutile pour se protéger.
Se protéger de la mort. La sienne ou celle d’un être proche.
Du froid, de la solitude, du désespoir, du non-sens.

T’es-tu jamais demandé à quoi peut ressembler la mort, camarade ?
A-t-elle même une apparence ou n’est-ce qu’un brouillard,
une vapeur, le néant qui s’empare de l’être ?
Voit-on une image, un visage, un masque peut-être,
pareil à ceux des acteurs japonais ou des tragédiens grecs,
autrefois, quand il existait encore des acteurs et des tragédiens ?
Entend-on quelque chose ? Un cri ? Un chant ? Le sifflement
d’un oiseau ? Le cliquetis métallique d’un verrou ?
Que ressent-on à cet instant ? A-t-on peur ? A-t-on froid ?
A-t-on chaud ? Ou bien soudain se sent-on apaisé,
comme lavé de toute crasse, reposé de toute fatigue ?
Est-ce une sensation commune à tous les êtres
ou différente pour chacun ? Saisit-on en un instant,
comme on le dit parfois, de quoi est faite une vie humaine,
ce qui, dans cette vie, est le plus important ?
Revoit-on en accéléré, par flashs, le film des moments,
heureux ou non, qui ont comptés pour nous ? Son approche
sera-t-elle effrayante ? Sera-t-elle pour toi une ennemie
décidée à t’arracher à la terre pour t’entraîner dans la nuit scintillante ?

Bientôt ton tour viendra, camarade, et tu n’y a jamais songé.
Ta ténacité, ton obstination têtue t’ont toujours poussé
de l’avant sans que le doute ne t’effleure jamais.
Mais instinctivement, dans ta brutalité épaisse, pleine de bon sens,
tu n’ignores pas que cela ne sert à rien de penser
à la mort, car aussi préparé qu’on soit, elle se présente
à chacun de façon inédite. Simple. Limpide. Évidente.
Comme la trajectoire d’une balle qui touche au cœur sa cible.

*

Dans l’enchevêtrement tu es maintenant incapable de distinguer
les pattes des serres et des griffes tournoyantes,
les serres et les griffes tournoyantes des pattes,
les griffes tournoyantes serres pattes des explosions de grenades à main tapis de bombes éclats de mitraille,
les griffes tournoyantes serres pattes explosions de grenades à main tapis de bombes éclats de mitraille de tes branchies babines crocs ventre à toi
dans l’instant de sang gélatine viande provisoirement nommé
combat. N’ayant pour les coups contre ta propre substance
nul autre baromètre que la douleur ou plutôt
la montée soudaine de douleurs multiples et ininterrompues.
Dans cet anéantissement continuel sans cesse
réduit à tes éléments les plus petits et te rassemblant sans cesse
à partir de ces débris dans une reconstruction continuelle.
Te voilà maintenant bien plus grand qu’un homme,
et il te semble que tu es toi-même le danger, camarade,
et à l’intérieur de ce danger, tu es le noyau.

*

Maintenant tu as mal, camarade, d’une douleur sans âge,
celle qui parcourt à gros bouillons de sang
la longue histoire de l’humanité. Maintenant
tu voudrais cesser d’entendre et de voir,
te transformer en plante ou mieux encore en pierre,
incapable d’un cri ou d’un geste, et tu voudrais sombrer
dans un long sommeil qui n’arrive pas.

Maintenant tu as mal, camarade.
Tu agonises ou tu es déjà mort. Peu importe.
Tu fermes les yeux et te recroquevilles en position fœtale.
Tu voudrais simplement rejoindre ton terrier natal,
te coucher dans ta ruche tout confort pour une longue nuit
sans rêve. Désireux maintenant de dormir en paix.

Tu ignores qui tu es, où tu es, et ce que tu fais, camarade.
Tu ignores si tu te trouves au centre ou à la périphérie de la mort.
Et quelle importance d’ailleurs ? Lèvres clauses, tu cherches.
Tu cherches des mots, mais dans quelle langue
et pour communiquer avec qui ?
Les yeux écarquillés comme un animal
sauvage surpris dans sa fuite, tu protestes.
Tu ne comprends pas et tu protestes.

Ne t’en fais pas, camarade. Dans ce monde mourir
n’est pas difficile. Vivre l’est beaucoup plus.
Vivre n’a de sens que relié aux nombreux cercles
de l’espace noir. Ne t’en fais pas. Ta mort était
déjà ancienne quand ta vie commença.
Mais est-ce mourir cette incompréhension,
cette surprise, la bouche ouverte, les bras ballants ?
Tu fermes les yeux, camarade.
Tu fermes les yeux et tu vois maintenant.
De ton lointain passé surgissent des souvenirs
que tu croyais disparus à jamais :

Mais est-ce mourir cette incompréhension,
cette surprise, la bouche ouverte, les bras ballants ?
Tu fermes les yeux, camarade.
Tu fermes les yeux et tu vois maintenant.
De ton lointain passé surgissent des souvenirs
que tu croyais disparus à jamais :

*

L’océan. Le ressac des vagues sur la grève.
L’écume en rythme irrégulier caresse les rochers.
Les bruits du monde viennent mourir sur ce rivage battu
par un vent légèrement iodé et chargé d’humidité.
Le soleil trône majestueux dans un ciel qu’aucun nuage
ne trouble et pose des reflets argentés sur l’étendue liquide.
Dans les colonnes d’air chaud qui montent de la surface de l’eau
les oiseaux planent en larges spirales ascensionnelles.

Ses longs cheveux noirs fouettés par le vent
frôlent tes lèvres, camarade. C’est une caresse
très belle et très douce. Son regard se perd
sur l’immensité de la mer. Tu observes
avec avidité son visage fin aux yeux sombres
et profonds, légèrement en forme d’amandes,
qui lui donnent un petit air asiatique. Tu l’observes
intensément. Aussi intensément que possible.

La mort rôde entre vous, indistincte et sournoise,
sans savoir encore quelle forme adopter ni lequel
de vous deux frapper en premier lieu. Tu voudrais
imprimer à tout jamais cette image dans ton esprit,
camarade. Faire une photo, à cet instant précis,
serait mal venu, une faute de mauvais goût.
C’est cependant ce qu’il te faudrait car tu ne fais
aucune confiance en ta mémoire toujours défaillante
et tu redoutes que disparaisse à jamais
le souvenir de cette précieuse minute.

Elle n’ignore pas combien tu l’aimes, camarade, combien
tu penses à elle dans tes nuits d’errance à travers les rues
délabrées des cités, combien tu rêves d’elle dans tes rares
moments de repos. Elle n’ignore pas que tu ne veux rien
oublier des instants qui vous ont réunis, que tu ne veux rien
perdre de ses baisers, de ses caresses, de son rire
moqueur, ni de ses longs silences qui te plongeaient
dans un profond désarroi. Votre histoire fut brève et violente
et vous vous êtes déchirés avec une sauvagerie de bêtes
féroces et cependant votre amour demeure infini et éternel.

Mais elle : tout à fait en dehors et ailleurs, lointaine,
sur le départ déjà, elle observe le ressac des vagues
avec la majesté distante des carnivores
qui semblent s’absenter soudain dans une méditation
douloureuse et immobile. Tu voudrais dire quelque chose,
camarade, lui adresser des paroles réconfortantes,
ébaucher un sourire, mais rien ne. Non rien.
Ton esprit est aussi vide que le ciel sans nuage. Aussi vide que.
Vous demeurez murés l’un et l’autre dans votre solitude.
Elle surtout. Surtout elle.
Seul le clapotis de l’eau sur les galets dresse un pont
invisible entre vous. Lien ténu qui s’effrite peu à peu.
Pourtant, une immense vague d’amour te submerge
à l’instant où le soleil disparaît derrière l’horizon.

Ses yeux ont embrasé ton cœur, camarade,
et toujours il battra au rythme de ses cils comme
lorsque dans vos étreintes tendrement furieuses ton regard
se noyait dans le sien. Tu sais maintenant qu’il n’y a pas
d’amour sans peines et que le bonheur a la saveur
brûlante de ses lèvres posées sur les tiennes.
Tu sais maintenant que votre amour est impossible
et qu’il n’en restera que des éclats de douleur
qui ne cesseront de t’infliger de nouvelles blessures, même
lorsque le temps aura cessé et que son souvenir ne sera plus
qu’une vieille image racornie et jaunie,
à peine lisible. Un simple mirage. Un reflet.
Alors l’absence pèsera, douloureuse et grise.
Tu le sais. Tu ne la reverra plus, camarade, et jamais plus
vos lèvres ne s’uniront. Jamais plus vos corps ne passeront
l’un sur l’autre. Jamais plus sa main ne cherchera
la tienne ni son regard ne croisera le tien.
Jamais plus vous ne. Plus jamais.
Tu as maintenant l’impression d’être infiniment ancien,
inhumainement vieux, parvenu au bord extrême de la vie,
et dans ce moment de profonde détresse savoir
qu’elle existe ne t’aide pas à trouver le monde moins laid.

Ton cœur est un tambour sans maître, camarade.
Ton cœur est un vaste cimetière, un espace de décombres
et de ruines où des ombres fantomatiques errent
en silence dans le silence. Alors te revient à l’esprit
le temps lointain où la guerre civile et le souffle
de la révolution mondiale n’avaient pas encore élevé
ce mur invisible et pourtant infranchissable entre
vos deux corps. Puis tout s’affaisse à nouveau
dans le présent très sombre.

[…]