Archive pour la catégorie ‘proto-post poésie’

ré pon nou !

IMG_0947

begotten ou le chant de la matière

Un homme se suicide avec un rasoir, une femme se remplit de sa semence pour donner naissance à un fils et commencer avec lui une errance faite de tortures éternelles. Voilà à peu prêt résumée l’histoire de Begotten (littéralement né de procréation naturelle), film muet en noir et blanc réalisé par E. Elias Merhige en 1991. Sauf que l’homme en question est Dieu lui-même, que la femme est la Terre mère et que son fils par conséquent est le fils de la Terre. Dieu meurt et de sa mort naît le monde.

Begotten est beaucoup plus qu’un film. On y retrouve les grands thèmes religieux communs à plusieurs traditions et en même temps des choix esthétiques qui les remettent en cause. L’image, en noir et blanc, retravaillée en post-production, est sale, granuleuse. Il faut parfois devenir ce que l’on voit: les images clignotent et restent gravées longtemps dans l’esprit. Car les images sont dures. Scènes de torture très longues. Scène de viol. La mère et le fils n’en finissent pas d’être démembrés, roués de coups, brûlés par les diverses tribus de nomades du film. Aucune compassion, seulement la résignation d’une mère et son fils, la destruction des corps qui donnera naissance à la vie sur terre. Une bande son minimaliste, bruitiste, une plainte parfois, seul son non strident, quand on voit la lune traverser le ciel avec des corbeaux.

Begotten, c’est la création du monde par un dieu méchant.

Comment ce film profondément malsain parvient à laisser en nous un sentiment de beauté et de sublime ? L’esthétique n’explique pas tout et ce qui se passe sous nos yeux et surtout à notre insu est problématique. Quand Dieu se suicide avec son rasoir, il s’acharne sur ses entrailles pendant de longues minutes si bien qu’on ne sait plus à la fin s’il taillade ses viscères ou la pellicule, on ne sait plus si l’on regarde une scène de boucherie ou un tableau de Soulages en train de se faire. Les grandes œuvres parlent de grandes choses disait à peu près Steiner. Et celles-ci ont des soubassements qu’il faut mettre à jour : la matière, la merde, le sperme, le sang, la sève. Merhige ne réduit pas la vie à la matière, non. Il met certes en image le surgissement paradoxal et incompréhensible de la vie au cœur même d’une matière dénuée de toute signification mais en faisant référence aux grands mythes fondateurs: la Genèse, Osiris, la Vierge et le Christ, la Gnose. Nihilisme radical d’un côté et mythes archétypaux de l’autre. La beauté n’a pas grand sens mais elle permet de chanter une matière insignifiante et inepte.

 

Critique dvdrama
 

kminchmint de ch’vavar

Dans le sillage du travail de Jérôme Rothenberg avec Les Techniciens du sacré, Ivar Ch’Vavar nous livre le second (et dernier) numéro de KMINCHMINT, revue de la Grande Picardie Mentale.
Kminchmint signifie commencement en picard.
Ambition considérable dès lors pour cette revue photocopiée de 68 pages au format A4 paysage que de vouloir initier la poésie, voire de la réinitialiser.

Quelques pistes qui méritent attention:
1. Pour (re)commencer quoi que ce soit, il faut se décentrer. Nietzsche le disait déjà dans Par-delà bien et mal: Je vais là où je ne suis pas chez moi, Rothenberg en faisait son objectif dans l’ouvrage déjà cité: conquérir un nouvel imaginaire en fuyant l’Occident, Michael McClure préconisant pour cela « un retour massif de l’intuitif et de l’instinct ». C’est ce que tente cette revue par rapport à la langue française en explorant les possibilités créatrices de la langue picarde, « patois » déconsidéré par beaucoup, relégué au rayon folklore et vieilleries. Ainsi lira-t-on un sonnet de Shakespeare traduit en picard de même que le texte Rue du Trou-au-loup appartenant à la culture berckoise est traduit dans de multiples langues. Peuples oubliés ou méprisés, dialectes, mais aussi fous, gens de peu, égarés et autres mystiques comme nouveaux points de départ, voilà qui n’est pas nouveau. Il y a des antécédents. Il y aura bien un prof pour nous le rappeler. Encore faut-il se retrousser les manches et éprouver pleinement les conséquences d’une telle entreprise. Encore faut-il la vivre comme une expérience totale, comme une aventure où l’on a beaucoup à perdre et rien à gagner.
2. La poésie ne peut (re)commencer que si elle (re)trouve le rythme des origines. Au commencement était le tempo. D’où un travail considérable sur le vers, initié il y a déjà quelques années, par Ch’Vavar, Suel, Albarracin, Batsal, Barbet, Delisse, etc. et qui commence à être remarqué: le vers justifié (nombre de signes prédéfini), le vers arithmonyme (nombre de mots prédéfini) et ici un nouveau type de vers hybride du premier et du second mis au point par Ch’Vavar: trois tritostiches (vers de 22 mots divisés en 3 parties « glissant » de gauche à droite). Ce travail rythmique s’ancre de plus en plus nettement dans une perspective chamanique. Le rythme du poème, c’est sa fluidité, seule capable de capter l’énergie présente. Le cadre chamanique permet et permettra de poser « tous ces transformateurs d’énergie pour que le courant passe enfin » écrit Alix Tassememouille au sujet de la plaquette (supplément à la revue) À la barde de Jules Verne d’Ivar Ch’Vavar.
3. Tout commencement implique une fin. Déjà celle de la revue qui s’arrête après son deuxième numéro (on lira les notes explicatives à ce sujet). Mais aussi et surtout fin d’une certaine idée de la poésie, bienséante, officielle, contre laquelle il faut se poser, se construire car elle nous éloigne sans cesse de l’essentiel. Contre bien sûr la poésie ornementation, supplément d’âme, la « belle poésie » mais aussi contre le bavardage inutile, le ludisme verbal inepte. En finir avec tout ça, c’est tenter de (re)commencer effectivement la poésie, loin d’elle-même, au plus près d’elle même.
Voilà quelques pistes seulement suggérées.
RE-PON-NOU les emprunte avec enthousiasme et le revendique haut et fort.

Kminchmint n°1 & 2 et leurs suppléments: 23 €
chèque à l’ordre de:
Pierre Ivart
185, rue Gaulthier de Rumilly 80000 Amiens

la montagne volante de ransmayr

« Je mourus
à 6840 mètres au-dessus du niveau de la mer
le quatre mai de l’année du Cheval.

Le lieu de ma mort
se situait au pied d’une aiguille rocheuse caparaçonnée
de glace où j’avais survécu une nuit à couvert du vent. »

Ainsi commence La montagne volante de Christoph Ransmayr, romancier autrichien. Ainsi commence le récit de l’ascension par deux frères d’un « 7000 mètres » au Tibet oriental, vierge de toute tentative, entraperçu par un pilote en perdition lors de la dernière guerre.
D’occident, plus exactement l’Irlande, où Liam, le frère du narrateur, s’est construit une maison sur une île battue par les vents, en orient, avec ses hautes montagnes réservées aux dieux et aux démons.
De la mer à la terre.
Deux frères et un père, proche de l’IRA, ridicule à bien des égards, une mère partie pour un autre .
De la haine à l’amour et retour… De la vie à la mort et inversement.
Voilà le cadre d’un récit qui dépasse largement celui de l’anecdote alpiniste. L’une de ces « œuvres qui ne sont pas seulement de la littérature mais qui nous révèlent le sens de la vie, ses arcanes » nous prévient la quatrième de couverture.
Et nous évoluons effectivement dans un monde éblouissant de beauté fait de drapeaux de glace, de papillons immaculés et de colonnes blanches s’élevant dans les cieux, capable de nous offrir, outre l’aspect existentiel, une profonde méditation sur le langage et ses pouvoirs, sur l’écriture et ses possibilités.
Pour préparer le périple, Liam tisse des réseaux de mails avec l’Asie, numérise, derrière ses écrans d’ordinateur, le monde, le Tibet, cartographie, répertorie tous les sommets pour atteindre celui qui compte plus que tout : le mont Phur Ri dit « la montagne volante ». Tout comme la narrateur nomme avec son amoureuse Nyema, de la tribu de pasteurs qui les guide, les nuages dans une langue qu’eux seuls comprennent, tout comme les deux frères dessinent de nouvelles constellations dans le ciel étoilé, tout comme le moinillon vêtu de rouge écrit des prières pour le fleuve :

« mais ce soir-là
il se réjouit à la vue du chocolat amer
que je prélevais sur nos réserves pour le lui offrit
et plus encore à celle du crayon qu’il quémanda
et avec lequel il écrivit une suite de syllabes
sur un galet poli par le fleuve.

Il rejeta le caillou dans l’eau afin que le courant
l’emporte, ainsi le mantra continuerait-il de prier
et prierait-il encore lorsque celui qui l’avait confié
aux flots serait depuis longtemps endormi
ou aurait migré dans un autre corps. »

Éprouver le monde en le nommant ou en le numérisant revient au même. Il faut alors affronter ces sommets tant contemplés derrière les écrans, tant rêvés, tant craints dans les paroles et légendes des pasteurs. Ce souci de réalisme rencontre bien sûr les crevasses de glace qui se dérobent sous les pas, des départs déchirants : Reviendront-ils vivants ? des angoisses existentielles : ce monde que je nommais, embrassais derrière mes écrans, quel est-il vraiment ?
Et bien sûr ce n’est jamais ce qu’est en soi ce monde qui compte in fine. Ce ne sont que les liens tissés que l’on a défaits, liens du sang, du cœur, de la mémoire et cela seul le langage peut les dire. Ce sont nos pas qu’il faut à la fois dire et faire.
Ransmayr évoque également l’oppression chinoise et la religion bouddhiste avec ses moulins à prières, ses monastères où les corps des défunts sont offerts aux vautours, sans pour autant donner à son récit une coloration sociopolitique. Les deux frères se tiennent à l’écart de la guerre des hommes pour livrer leur propre combat, celui qui leur appartient véritablement. Silence et violence de la glace. Les batailles de l’époque demeurent feu de paille. Vous êtes embarqués.
Ce récit d’une très grande beauté, simple et retenue, est composé en vers libre, ce qui demeure tout au moins original. L’auteur s’en explique au début :
« Depuis que la plupart des poètes ont pris congé de la phrase versifiée et recourent, à la place des vers, à des rythmes libres et à une phrase flottante articulée en strophes, le malentendu s’est fait jour ici et là, qui veut que tout texte constitué de phrases flottantes, donc de lignes d’inégale longueur, relève de la poésie ? C’est faux.
La phrase flottante – ou mieux : la phrase volante – est libre et n’appartient pas seulement aux poètes. »
Projet enthousiasmant certes mais qui ne touchera pas grand monde tant la question du vers laisse indifférente les critiques de poésie actuels. À la lecture, on vole effectivement de crête en piton enneigé avec Ransmayr qui a réussi à imposer sa « petite musique ». Authentique réussite donc. Légèreté d’autant plus nécessaire que nous progressons sûrement vers la mort d’un frère, lecture indéniablement masochiste qui sera récompensée par la « leçon » du récit, sa réflexion profonde sur les pouvoir du langage et de l’écriture, sur cet étrange désir de beauté malgré les drames les plus puissants.
Ce livre n’a pas rencontré beaucoup d’échos ici en France et quasiment aucun dans les milieux de la poésie contemporaine. C’est un signe peut-être rassurant.

Merci à Christophe Manon qui me l’a fait découvrir.