lettre de la magdelaine
A lire, écrite par Ronald Klapka, la dernière livraison de la lettre de la magdelaine consacrée à Pierre-Henri Castel qui publie L’esprit malade aux éditions d’ithaque.
souffles d’agnès gueuret
A lire, cet article de Pascal Boulanger dans la revue Europe (n°971 de mars 2010) consacré au dernier ouvrage d’Agnès Gueuret :
Le pas du temps, recueil publié en 2006, proposait une lecture poétique de l’évangile selon Luc, Sur les sentiers de Qohéleth (1) déchiffrait et renouvelait l’Ecclésiaste et aujourd’hui Agnès Gueuret poursuit son œuvre singulière en publiant ces Souffles qui sont des lectures d’Actes d’Apôtres. A travers un abécédaire, deux lignes mélodiques se dessinent, celles des voix qui résonnent toujours dans le livre des Actes et celles qui leur font écho, dans la conversion et la foi de Gueuret elle-même et dans les rumeurs du monde d’aujourd’hui. Sous cette écriture, à la fois savante et fluide, les apôtres, loin d’être considérés comme des personnages symboliques, sont incarnés, rendus vivants et en proie à la détresse comme au salut, en quête d’une communauté où se déploie ententes, partages, contradictions et conflits. Dans les Actes, il y a un retrait et une promesse : Celui qui vous a été enlevé, ce même Jésus, viendra comme cela, de la même manière dont vous l’avez vu partir (Ac 1, 11). L’Ascension est, à vrai dire, une descente. La descente complète de la gloire divine jusqu’aux dernières fibres de notre chair. Mais en attendant, c’est l’absence et la dévastation, le doute et la détresse qui s’élèvent dans ce chant poétique. Un désarroi et une déroute.
Les cailloux sous les pas roulent jusqu’aux ravins. Tout le jour sans délai, ils ont marqué la route. Visage sombre. Pierre et ses compagnons tracent leur fuite (…) Une nouvelle nuit à leurs pieds s’étendait. Roulés dans leurs manteaux, ils cherchaient le repos. Ils n’avaient depuis l’aube, à l’exception des psaumes, échangés aucun mot (…).
Les apôtres sont-ils ces cailloux humains traçant leur fuite sans promesse ni espoir ? Les voici orphelins, sans point d’appui dans l’espace hostile. Jérusalem est en guerre, l’exil semble sans fin, la certitude pourtant d’être là par un Autre et non par soi, gagne l’intime et le cœur. La force naît au cœur de la faiblesse, comme les apôtres, chacun toujours se perd là où, à la fois, chacun se retrouve. Il est beaucoup question d’océan, de vagues envahissant la grève et de naufrage dans ces textes. Hopkins, ému par le compte rendu du naufrage du Deutschland, en 1875, écrivit un poème sur ce drame dévoilant, à partir de cet événement, le paradoxe chrétien. Le salut est inimaginable sans la traversée du pire et de l’enfer. Car si Dieu se révèle au monde, il ne le gouverne pas. Et ce Christ monté au plus haut, trahi par les siens, crucifié, est celui qui toucha le fond. Souffrances et souffles participent à la conversion d’un regard posé sur soi-même et sur le monde qui laisse une marque indélébile dans l’âme.
à force de tomber toute larme finit
par creuser le granit au point de le sculpter
en la forme arrondie d’une coupe où puiser.
Après les traductions et les poèmes de Jean Grosjean, de Jean Mambrino ou encore de Jean-Pierre Lemaire, cette trilogie d’Agnès Gueuret, fait entendre une parole qui résonne au plus profond du temps.
Pascal Boulanger
(1) : Voir la note de lecture sur ce livre dans Europe n° 947 (mars 2008).
la carotte universelle de paulin gagne
Allons enfants de la carotte
Le jour de gloire est arrivé,
Contre nous du blé qui marmotte
L’étendard sanglant est levé ;
Ils viennent jusque dans nos bras
Égorger nos carottes compagnes !
Aux armes, carottiers, formez vos bataillons,
Marchons, que la carotte inonde nos sillons.
Amour sacré de la carotte
Conduis, soutiens nos bras vengeurs,
Liberté chérie en compote
Combats avec tes défenseurs.
Des peuples fiers de leur victoire
Viens parfumer le pot-au-feu
Pour qu’ils puissent faire en tout lieu
Éclater la carotte en gloire.
La relecture de la carotte universelle de Paulin Gagne (célébré entre autres par André Blavier dans son anthologie des fous littéraires) est toujours une joie. On consultera également un très bon blog consacré à l’art brut avec quelques pépites étonnantes:
un poème de loyan
La nuit est le réel de notre monde, marquant la fin de l’aveuglement, passant au noir le tain du fleuve découpé en son milieu par la proue d’un porte-conteneurs descendant à vide, à l’avant de sa masse un silence attentif, à l’arrière des ondes contraires auxquelles se superposent le violet de l’heure brune, les vagues produites provenant de l’eau et du son aussi, un tableau vibrant se mettant en place quelques secondes, l’ensemble valant plus encore après le plomb du jour rehaussé d’abord d’un descendant jaune à l’occident, la conscience s’enfonçant dans une musique d’arrache-tête, seule la joie restant, la joie restée d’adolescent par le retour de la lumière, la route verte d’arbres, la séquence du fleuve, la vue d’étoiles et de lune à demi tranchée, les larmes de la Saint Laurent retournées à leur queue de comète jusqu’à la prochaine année, la joie d’associer des disparus aux différents halos blancs francs ou orangés pâles, la joie de rentrer écrire à l’heure du réel, sous une lumière artificielle, l’air en tête, l’air du fleuve découpé au noir violacé, l’air du silence sur des tympans bourdonnants, l’air d’aimer ces extraits de sur-vie.

