la joie est vulgaire chez keskispass
A lire, pour les Réunionnais, un article de Nicolas Millet consacré à La joie est vulgaire de Charles-Mézence Briseul dans le magazine keskispass.
des mois avec des poussins de fleuri delawaere 2
Je les aime. Je les ai détestés.
Dans la bande du quartier, dix ans
on avait et on exécrait les poussins.
On s’en faisait des poings américains,
ça saignait tout le long du bras,
on était des grands chefs ; les plus forts.
On enrobait des poussins dans la terre
molle, on se les jetait, protégés ici
par une haie, là par un fourré
– une rue séparait nos touffus châteaux-forts végétaux.
On avait une réserve : car mon père
en élevait. Oui, ce grand opportuniste gouvernait
des poussins. Et on va commencer avec
une anecdote bien meurtrière : l’appellation contrôlée
qu’il donnait ordinairement à la mère.
J’aurais trouvé ça drôle,
ou idiot, si le père avait fait
autre chose comme métier ; c’était déplacé,
scabreux, qu’il use du mot poule
pour appeler maman. Donc il appelait maman
« ma poule », et maman appelait « mon poussin »
sa progéniture – Fleuri Delawaere – c’est moi.
C’était une drôle d’idée, toujours
on a eu de drôles d’idées
dans la famille – et moi, une fois
j’ai trouvé un canard, tout petit,
du genre de Saturnin – lequel m’effrayait
par ailleurs, il faisait noir, sombres étaient
les paysages coupés en brut par objets
lumineux surexposés, la musique devait être angoissante,
peut-être effroyable – j’ai eu un canard.
Une drôle d’idée ; c’est que
les canards marchent par deux, invariables, deux
en un, et les poussins par milliers
– c’est pour ça que je trouve
qu’ils sont déplacés dans les revues,
seuls, et aussi lorsqu’on appelle poussin
son enfant, et j’ai une véritable
compassion aujourd’hui pour ces poussins esseulés, déportés.
Je l’avais trouvé, rencontré tout seul,
n’y pouvais rien : il était un !
Fleuri n’avait rien séparé, pas brisé
le duo qu’ils forment d’ordinaire.
Donc autrefois j’ai eu un canard,
mort sous une passoire à nouilles, enfermé
là par maman – ça chie les canards,
ça chie sur la moquette, ça dépote
sévère et un peu partout et aussi,
tout seul, ça meurt : marcher à deux,
un canard derrière un autre canard, voilà
ce qui leur faut pour vivre longtemps.
Voilà comment il est mort, tout seul
sous une passoire à nouilles métallique retournée,
où des morceaux d’émail rose manquaient.
Et voilà aussi comment on n’aimait
pas les poussins, au point de jeter
d’un bosquet à un autre bosquet
des poussins en terre à la figure
des copains, terre molle et bien serrée.
C’est grâce à moi que tous,
toute la bande, on les a détestés
– à cause du père, de son élevage
et de sa poule qui était maman.
J’allais oublier les concours de délivrance.
Quand on organisait un Concours de Délivrance
c’est que le stock de poussins,
chez le père, était au plus bas,
et que, quand on se les jetait
à la face, ça ne servait pas
deux fois bien souvent, c’était rare
– on était fort puissant dans nos châteaux-forts.
Et donc s’il ne pleuvait pas
on fabriquait une sorte d’épaisse bouillasse,
on essayait de trouver la bonne consistance,
celle de la terre molle qui maintient
serrés les poussins. Et on la malaxait
dans la passoire à nouilles du canard
– celle qui l’a tué – rose écaillée,
et l’eau en trop s’écoulait.
On obtenait ainsi une bonne pâte molle
capable de contenir un bon gros poussin.
Gégé, mon meilleur copain, piquait le chronomètre
dans un tiroir chez lui, celui du père,
rangé dans la table de nuit vitrifiée,
et c’était lui qui chronométrait, calculait
le temps qu’on mettait à délivrer
le poussin de la motte en pissant.
On pissait et la terre se désagrégeait,
et ensuite on courait après le poussin
– quéquette en main, enfin, entre deux doigts –
si le poussin avait encore la forme.
C’était le must. On se retenait
de pisser jusqu’au Concours de Délivrance,
on buvait beaucoup d’eau très fraîche.
On courait aussi, au jardin, chez Gégé,
parfois, sans faire de boule de terre,
on pissait en poursuivant le petit animal.
On les aimait bien finalement les poussins.
lunae dies de maxime laine 5
OCEANUS PROCELLARUM
Océan des tempêtes
Un jour,
Vous serez,
Conséquents,
Un jour vous serez,
Tous,
Devant.
Quand la mer mugira, rugira, frénétique,
La plainte préhistorique, la voix rauque du glas,
Quand l’orage brutal, dans les cieux électriques,
Grondera, éclatera, en éclairs de génie.
C’est du vent en rafales que viendra la panique,
Et la pluie n’en finira pas,
Et la pluie,
Sera lasse,
De tomber
Vengeresse,
Sur vos mines déconfites.
Une nuit,
Peut-être,
Vivants,
Une nuit vous sentir,
En un mot comme en cent,
Au commencement.
Car enfin c’est assez des remèdes d’officine,
De la pompe à morphine et des tranquillisants,
Bien avant l’abandon il y a la colère,
Inflammable comme le gaz, étincelle de raison.
C’est dans les feux follets qu’apparaissent les sorcières,
Et dans les marécages,
Il ne sera plus temps,
Pour l’oraison funèbre,
Les ténèbres,
Glacent déjà,
Votre mauvais sang.
Un jour
Une nuit,
Inconscients,
Papillons, bourdonnements,
Un, dix, cent,
Indistinctement.
La grande muette s’astique toujours le lance-roquettes,
L’anesthésie, mon général, a fait son temps,
Deux mille ans quand j’y pense, c’était un bail honnête,
Le carmin débordant de la gueule des volcans.
Tapi dans l’indicible, j’admire un clair de Terre,
Et c’est ma primauté,
Vous toiser identique,
Voir déferler sur vous,
Les Barbares, les Vandales,
Pire encore,
Les Pictes.
Gaussez-vous, riez du rire sonore des fous,
Fermez vos coffres à clef, étouffez-vous en l’avalant,
Vous pouvez mille fois vous diviser,
Vous retrancher dans les abysses des océans,
C’est pourtant le soleil des loups,
Qui luit sur le fait accompli,
Le feu, la cendre, le vent, la pluie,
Dans la fureur des éléments,
La barque traversera vos nuits.
Et cela dure,
Et cela dure…
Vous serez tous,
Un jour,
Devant…
Mes insondables sentiments,
La nuit des temps.
marché de la poésie 2010
Retrouvez Pascal Boulanger, Agnès Gueuret et Daniel Parrochia au marché de la poésie.



