entretien avec Daniel Parrochia

Vous prenez plus volontiers les objets que les concepts comme point de départ de votre réflexion. Vous avez par exemple consacré un ouvrage à l’avion et à l’aviation. Le K2 n’est pourtant pas un objet comme les autres ?

Pourquoi réfléchir sur des objets, plutôt que sur des concepts? Pour plusieurs raisons : d’abord, la philosophie a intérêt à sortir d’elle-même, sinon c’est l’autisme. Ensuite, les concepts des philosophes ont souvent été construits au contact d’une réalité au fond assez triviale, dont ils constituent, certes, une transposition sublimée, mais qui ne mène pas toujours très loin. Enfin, au fil de l’Histoire, les sciences et les techniques transforment la réalité dans laquelle les hommes ont l’habitude de vivre. Le philosophe est donc condamné à réfléchir sur de nouveaux objets.

Alors, bien sûr, le K2 n’est pas à proprement parler un objet « scientifique » ou « technique ». C’est une montagne. Mais enfin, qui oserait encore croire que c’est la Nature avec un grand N? Même dans ce réduit du monde quasiment inaccessible (la région du Karakoram au nord du Pakistan), l’homme, en fait, a pénétré avec son savoir et ses techniques, et il est parvenu à se frayer un chemin – et même plusieurs – jusqu’au sommet. C’est une belle allégorie de la recherche qui, face à une réalité énigmatique, parvient peu à peu, au prix d’un grand travail et du franchissement de beaucoup d’obstacles, à l’appréhender enfin et à la cerner, même si ce n’est jamais complètement.

 

Rapprocher les mathématiques de l’alpinisme, n’est-ce pas revisiter l’image un peu galvaudée des conquérants de l’inutile tout comme celle du mathématicien ?

Oui, au départ de la mythologie de la montagne, il y a ce cortège de banalités sur la sublimité des paysages en altitude, la “magie” des sommets immaculés et leur aptitude à fortifier l’âme humaine – poncifs auxquels, même Kant, n’a pas su résister. Thomas Mann avait déjà retourné cette mythologie : pour lui la montagne est noire, elle est morbide. Davos est le lieu le plus sombre qui soit : c’est là que les tuberculeux finissent. En conséquence, on n’y monte pas, on y descend; mieux, on y tombe, comme un ange déchu. Mann, c’est l’anti-mythologie de la montagne. Chez lui, tout est inversé. Mais du coup, rien ne change. La mythologie plus sa négation, la mythologie retournée, c’est encore la mythologie. J’ai voulu au contraire subvertir la mythologie de la montagne. Pour moi, le K2 est un théâtre d’opérations. L’alpiniste est plus proche du technicien et du mathématicien que du héros romantique.

De l’autre côté, il y avait aussi, bien qu’elle soit moins répandue dans la littérature, une mythologie romantique du mathématicien : voyez, par exemple, Evariste Galois (qui meurt en duel) ou encore, ce que dit Lautréamont des mathématiques au début des Chants de Maldoror. Mais, au-delà de ces images, le mathématicien, à sa manière, est, en fait, une sorte d’alpiniste de la pensée : selon les cas, il grimpera léger à la mode alpine, ou devra s’équiper plus lourdement, à la mode himalayenne, poser des bases, monter tout un matériel intellectuel (voyez, par exemple, ce qu’a fait Grothendieck, en géométrie algébrique). Et c’est alors toute une expédition qui se met en branle, pour une marche qui pourra prendre des années, et impliquer de nombreuses équipes, avant de parvenir enfin, dans un bon cas, à démontrer tel ou tel théorème (par exemple, le théorème des quatre couleurs, le grand théorème de Fermat, ou encore, la conjecture de Poincaré). J’ai voulu faire sentir cela à l’occasion de cette réflexion sur le K2, car cette montagne a d’ailleurs inspiré les mathématiciens et servi de référence – parmi d’autres, bien sûr –, pour dénommer certaines surfaces mathématiques ; les surfaces K3 en géométrie algébrique. C’est du moins ce que raconte le mathématicien André Weil.

On relève dans Le cas du K2 un ton plus volontiers ironique voire polémique, un peu décalé.

Le tragique de la réalité n’empêche pas l’humour : ainsi, l’un des accidents les plus meurtriers du K2 (une quinzaine de personnes emportées par une avalanche de séracs vers 8000m) a récemment impliqué au départ un alpiniste dont la profession était… assureur. On ne peut pas s’empêcher de sourire. On rit sans doute un peu moins quand on constate ce que la société moderne fait de ses chercheurs, qu’elle soumet aujourd’hui à toute sorte de tracasseries. En même temps, toute lance finit par s’émousser, et même les êtres exceptionnels rejoignent un jour le rang. C’est un peu comme dans une course cycliste : un échappé ne résiste pas très longtemps contre un peloton lancé à sa poursuite. Comme Musil l’avait compris, le salut n’est donc pas dans l’individu, car la vie connaît cette loi statistique sur laquelle on aurait beaucoup à méditer et qui est la régression à la moyenne : cela rend évidemment extrêmement modeste. De là, vient peut-être ce côté un peu “décalé” du livre, qui pourrait être le début d’une sagesse à laquelle conduit aussi l’alpinisme : la reconnaissance des limites humaines. Au fond, ce qu’on est ou ce qu’on fait n’est pas très important, en regard de l’éternité et de l’infini. En revanche, la manière dont on le fait – le style, oui –, cela pourrait bien compter davantage.

Vous avez consacré plusieurs livres à des écrivains (Modiano, Zweig) et la poésie conclut souvent vos ouvrages d’épistémologie. Quelle place occupe-t-elle par rapport à la science ?

La littérature a toujours été, pour moi, une respiration. Contrairement à ce que pensait Sartre, ce n’est pas du tout le laboratoire de la philosophie. La littérature n’a pas vocation à être une simple illustration (encore moins une instantiation) de telle ou telle théorie philosophique. Il y a là beaucoup de mépris, de la part du philosophe, quand il cantonne l’écrivain dans un tel registre. Je tiens au contraire la littérature pour un art à part entière, et qui est tout aussi créatif, sinon plus, que la philosophie. Car l’écriture d’un roman présente plus de souplesse que celle d’un livre de philosophie. L’écrivain, par exemple, peut se contredire : il ne fait, en réalité, qu’explorer des issues possibles de situations qu’il a lui-même axiomatiquement crées et qu’il peut aussi, jusqu’à un certain point, modifier à sa guise. Je me suis intéressé à des écrivains qui créent des mondes, parce qu’ils ont fait apparaître aussi, du même coup, des possibilités de pensée qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Par exemple, Modiano nous décrit une réalité fantômatique, en nous disant en somme : ne cherchez pas de réalité plus consistante! La seule réalité qui est, c’est celle-là. Le seul être qui soit, c’est cet être des fantômes. Et nous sommes tous, plus ou moins, des fantômes. Quel philosophe aurait pu avoir une telle audace? Même l’idéalisme berkeleyen est encore un subjectivisme : le monde est, certes, un spectacle évanescent, mais il l’est pour un sujet qui, lui, ne l’est pas. Donc, il y a, dans la littérature, d’authentiques trouvailles philosophiques : Zweig, autre exemple, nous dit : que serait le monde s’il se réduisait à un échiquier où s’affrontent deux forces : la matière et l’esprit? Qui des deux l’emporterait? Et quelles en seraient les conséquences? C’est une allégorie, évidemment : Zweig assiste à la montée du nazisme, la venue de la guerre, et l’effondrement de ce monde, assez libre en fait (du moins, pour les hommes de sa condition), dans lequel il a vécu en séducteur un peu dilettante, en globe-trotter aussi. Il fuit en Angleterre, puis au Brésil, mais sans être apaisé. Pour lui, le monde s’achève sur une sévère défaite des forces de l’esprit, victimes de leur idéalisme, comme M. B. face à l’implacable logique de Czentovic. Hermann Broch, à sa manière (voir Les Somnambules, ou Les Irresponsables) nous disait déjà cela. Chez lui, c’était le triomphe de Esch (la débrouillardise sans scrupule), et la défaite de Von Pasenow (l’aristocratie militaire guindée dans son vieil uniforme et ses valeurs décadentes).

Pour moi, cette littérature-là, elle n’est pas simplement inspiratrice. Je la mets au plus haut de mon panthéon personnel. Quelqu’un comme Robert Musil, par exemple, est à sa manière un chercheur et un savant. Je ne dis pas cela parce que sa formation première était celle d’un ingénieur, mais parce qu’il a créé de véritables “formes” – je ne sais d’ailleurs pas comment les nommer : faut-il dire des “percepts”, des “affects”, des “concepts”? – grâce auxquelles nous sont dévoilés non seulement des aspects de notre propre réalité mais aussi d’autres réalités possibles. (Il est dit qu’Ulrich a d’ailleurs le “sens du possible”, plus que du réel.)

Alors la poésie, c’est probablement la quintessence de tout cela : lorsque la langue est épurée, débarrassée de la narration, du circonstanciel, de l’anecdotique, ou, en tout cas, de tout ce qui peut la détourner du cœur des problèmes, elle atteint cette densité qu’on trouve dans la poésie pure, où le langage, comme le disait le linguiste Solomon Marcus, “est à synonymie nulle et à homonymie ayant la puissance du continu”. Pour moi, la poésie et la littérature sont des sciences à part entière. J’ai autant appris en lisant Hesse, Borges, Byoy Casares, Du Bouchet, Jaccottet, Dupin, etc. qu’en lisant de la philosophie, ou même, qu’en faisant des mathématiques.