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9782914033657Ouvrir le livre de Jérémie, c’est pénétrer dans une forêt vierge. On s’y perd très vite devant une complexité déroutante.

Complexité du cadre historique. L’activité prophétique de Jérémie s’étend environ des années 640 à 587, donc dans un laps de temps de 50 ans. Période troublée pour le peuple de Judée. A Jérusalem, les rois se succèdent. Josias pendant 31 ans tente de réformer la religion tandis qu’à l’extérieur de son petit royaume, les Babyloniens s’affrontent à la coalition des Egyptiens et des Assyriens dont le règne décline. Le roi Yoachaz lui succède…pendant 3 mois puis le frère de celui-ci, Yoyaqim règne pendant 11 ans. La Judée, de vassal de l’Egypte, devient l’obligée des Babyloniens. Le roi suivant, Yoyakin, ne règne que 3 mois : les Babyloniens contre lesquels il s’est soulevé, assiègent et prennent Jérusalem et le remplacent par Sédécias. Celui-ci règne 11 ans mais fait alliance avec l’Egypte. Nouveau siège en 587 par les Babyloniens et exil pour le roi et l’élite du pays. Le temple est détruit. Un gouverneur, Guedalyah, est mis en place par les vainqueurs. Bref ! la situation politique et par suite sociale est pour le moins très troublée !

Et pendant ce temps, voilà Jérémie ! Complexité de sa vie. Fils de prêtre d’un petit village, il prend le parti du roi réformateur Josias qui centralise le culte à Jérusalem et se trouve en conséquence rejeté par les siens. Célibataire endurci et très solitaire. Incarcéré, brutalisé, menacé de mort, entraîné malgré lui dans l’exil en Egypte. Parfois dépressif au point de regretter d’avoir été enfanté. Poussé par une force intérieure à s’engager dans les débats politiques et à prendre la parole pour éclairer l’histoire contemporaine dans la foi au Dieu unique. Mais encore jeune il est considéré comme incompétent. Un homme à la fois vigoureux et faible – l’homme qui se lamente au point que ses « jérémiades » sont devenues légendaires.

Ce Jérémie a un compagnon : Baruch, qui écrit sous la dictée du prophète. Le premier prophète écrivain. Hélas ! le rouleau sitôt lu par les autorités est détruit et brûlé. Réécriture. Mais le livre de Jérémie que nous lisons dans nos bibles est d’une extrême complexité. Comme la plupart des livres bibliques, il n’est pas l’œuvre d’un seul écrivain mais comporte diverses couches littéraires accumulées peu à peu. Il contient des récits biographiques, des textes rapportant l’histoire politique du pays et des peuples environnants, des psaumes et des prières, des oracles prophétiques. Et des narrations de gestes symboliques : ainsi l’épisode des jougs portés sur les épaules comme un signe d’avertissement. De ce livre de Jérémie, il nous est parvenu deux versions : l’une en hébreu, le Texte massorétique (TM) et l’autre en grec dans la Septante (LXX), cette dernière étant considérée comme une traduction de l’hébreu. Mais on pense que le Jérémie-LXX est la traduction d’un texte hébreu différent du texte TM actuel. Deux versions très différentes jusque dans l’organisation des péricopes et chapitres. Très différentes aussi dans leur longueur.

De tout cela – ici évoqué à grands traits rapides et simplificateurs – il ressort pour le lecteur une réelle difficulté de lecture et de compréhension. Quel texte lire ? La traduction du texte hébreu ou celle du texte grec ? Dans ce livre assez long, que peut-on sérieusement attribuer au Jérémie historique ? Quelle part ont pris dans la rédaction finale les tenant de l’idéologie-théologie deutéronomiste ? Bien évidemment, comme toujours, les exégètes passés et actuels ont échafaudé des théories explicatives…dont la complexité rajoute à la complexité au risque de décourager le lecteur.

Alors, le livre d’Agnès Gueuret : « Les jougs de Jérémie » – édition Le corridor bleu, 2016. Petit livre de 90 pages environ. Vite lu. Facile à lire. Mais qui donne envie de le relire une fois terminé. Et qui donne envie d’ouvrir la bile et de s’affronter au texte du livre de Jérémie. Agnès Gueuret a choisi de donner la parole au prophète, comme dans une sorte de journal spirituel. Alors Jérémie « raconte, interroge, dialogue, s’entretient avec ses amis, ses opposants, son Dieu. Le désespoir qu’il connaît est à la hauteur de la foi et de l’irrésistible force qui l’habitent et dont il ne sait ni d’où elles viennent, ni jusqu’où elles le mèneront » (p. 7). Ce procédé littéraire, loin d’être artificiel, fait que Jérémie nous semble étonnamment proche, presque notre contemporain, notre compagnon. Ses démêlés avec les pouvoirs en place, politique ou religieux, ses questions et angoisses personnelles, sa foi inébranlable et en même temps douloureuse, tout cela sonne moderne. Parfois, l’auteur fait des apartés en voix off pour donner au lecteur des repères dans la grande histoire politico-religieuse. Et surtout pour faire ressortir la modernité du prophète : « Jérémie est en nous cet humain qui perçoit au plus profond de lui les luttes, les combats, les peurs, les désarrois, les tourments qui nous cernent : tsunamis, irruptions, eaux submergeant les îles, folies des dictateurs, foule des réfugiés, et – comble d’épouvante – ces calculs insensés qui affament les peuples, rendent riches les riches, appauvrissent les pauvres, et menacent la terre en sa diversité » (p. 83).

Agnès Gueuret achève son livre sur le mot fraternité, au terme d’une invite au lecteur : « A nous de reconnaître l’inscription millénaire qu’aucune information n’arrivera jamais à gommer de nos os : cette loi intangible qui fait de nous des êtres de respect, de tendresse, attirés par le bien, la beauté, la bonté et la fraternité » (p. 84)

Ce petit livre est un livre apéritif. Il donne envie de manger – comme le prophète qui ouvre la bouche « et je mets mes paroles dans ta bouche » dit le Seigneur. Il donne envie de s’asseoir, d’ouvrir sa bible et de lire le texte intégral du livre de Jérémie…chose rarement faite ! Son style en est agréable. Souvent narratif évidemment mais aussi très poétique. L’auteur a pris le parti de disposer l’ensemble de son texte comme un poème. C’est parfois assez inattendu et un peu étonnant. Mais on a là beaucoup de blanc sur la page, beaucoup de respiration, beaucoup de souffle. Le lecteur est toujours tenu en haleine par la ligne suivante, par la page à tourner pour aller plus loin. Et parfois, le lecteur se surprend à devenir priant avec le prophète. Dans la complexité de sa vie personnelle et de la vie sociale, religieuse et politique si agitée de notre 21° siècle.

Paul Fleuret