AVEC PASCAL BOULANGER

PASCAL BOULANGERVous publiez un ouvrage qui tranche avec les précédents. S’agit-il d’explorer de nouveaux territoires ? D’écrire ce que vous n’aviez pas encore écrit ?

Depuis la parution de Septembre, déjà en 1991, chaque livre que je publie tranche, me semble t’il, avec celui qui précède. Pour une raison simple, je n’écris pas à partir d’un acquis formel, d’un procédé convenu mais à partir d’une vérité étroitement liée à des expériences subjectives, abruptes.

A partir de ce que Léon Chestov appelle un texte zéro, traumatique, caché. Quelque chose, en effet, surgit du dehors et gagne ma propre existence – une déhiscence – quelque chose vient buter et échouer qui nécessite un dévoilement. Un fond de nuit, si vous voulez, une série de mémoires instinctives et qui surgissent dans ma propre vie. Mon écriture s’ouvre au hasard, aux circonstances, aux accidents en sachant qu’une chute a eu lieu et que l’écriture poétique va tenter de renverser la malédiction en exultation.

Ce n’est pas moi qui « explore de nouveaux territoires » ce sont de nouveaux territoires qui s’invitent en moi. « Il est faux de dire je pense (…) On me pense » affirme Rimbaud. Et je ne suis que le scribe d’épiphanies qui fondent sur le cœur, le bouleversent, l’anéantissent, l’exaltent, le creusent, le redressent d’où les blocs de prose ou le trait du vers, la ligne horizontale ou la colonne, l’hétérogène toujours selon l’épopée que je traverse.

Je suis écrit, par ce que je lis, par ce que je vois, par ce que j’entends et j’écris pour rester éveillé. Si les formes changent, j’adopte toujours, par contre, un dispositif chant/critique qui part d’une connaissance du pire sans exclure le chant de l’affirmation. Tous mes recueils supposent un enfermement et s’ouvrent sur un dégagement.

Sauf ce recueil que vous publiez aujourd’hui. Un ciel ouvert en toute saison et qui est un livre de louange. Le discours de l’amour est d’abord un discours de louange écrit Paul Ricoeur dans Amour et justice. Louange à mes filles, à leur mère. Si le résigné est celui qui a détourné son attention du miracle – du miracle de chaque naissance – je ne me résigne pas. Par conséquent et contrairement au schéma habituel de mes livres, celui-ci est, d’emblée dans l’ouvert.

UN CIEL OUVERT EN TOUTE SAISONL’amour d’un père pour ses filles semble s’écrire avec l’angoisse que suscite notre époque. C’est cette tension qui fait la poésie ?

Nous ne nous posons pas assez souvent la question de l’adresse. A qui s’adressent les poèmes d’Un ciel ouvert en toute saison ? A mes deux filles bien entendu mais encore ? A mes deux filles mais dans quelle histoire familiale, dans quel contexte social et idéologique ? Et que peut le père, le père n’homme  (Lacan) ?

Des lacaniens vous diront que le lien social se noue aujourd’hui non plus sur le mode de la névrose mais sur celui de la perversion. Autrement dit, nous assistons au primat de l’objet et de la jouissance sur l’idéal et le refoulement. Conséquence ? Pathos materno-social permanent : on privilégie le lien social qui prend l’aspect d’un mécénat maternel généralisé … Avez-vous remarqué que, désormais, ce sont les parents qui pleurent quand ils mettent leurs enfants à l’école ? La détresse se loge, dorénavant, à cet étage, le déclin du père symbolique disqualifie la place du père réel, celui qui devrait permettre à ses enfants d’accéder à un langage souverain. Car un père engendre, mais à l’envers, un peu comme Marie – mère et fille du Christ – et conçue sans péché.

Dans Le lierre la foudre, à paraître prochainement aux éditions Corlevour, mes textes tracent la généalogie de cet effondrement qu’inaugure le siècle des Lumières et ses nouvelles addictions. Régicide, parricide… et nous y voilà : l’adulte se rêve enfant dans le scoutisme planétaire. Plus de dette mais la fête de la jeunesse (y compris pour les vieux) permanente !

L’impératif absolu de notre actualité consiste à produire de la richesse matérielle à l’infini. Cet impératif s’est substitué à l’Absolu : produire de l’amour à l’infini. Or, le plus pur d’un amour, le plus désintéressé, le plus durable, n’est-il pas celui du créateur pour ses créatures afin qu’elles accèdent, en se détachant d’un monde soumis à la pression communautaire, à la liberté et à la souveraineté ? Cet amour là espère tout, supporte tout, excuse tout. Il soumet la mort à la vie et non plus la vie à la mort. Je suis père, et sans agir, je suis agi par cet amour là pour mes enfants. Ce savoir là n’est pas un avoir ni même une projection. C’est un état de veille. Et qui doit déjouer l’angoisse grâce à l’espérance. Chestov : L’amour le plus dévoué, le plus désintéressé, le plus immense se trouve sans force face au destin et pourtant il contredit le destin.

Le père messager dit, dans un acte de foi et de confiance radicale : vous êtes nées pour accéder à votre propre langage, à vos propres sensations et vous ne me devez rien, d’ailleurs je suis là sans être là, présent et en retrait, dans un amour qui aime sans retour, sans détour, tourné toujours vers le miracle de votre naissance.

Les poèmes de ce recueil s’inscrivent dans le jeu désintéressé, sans négoce ni ressentiment, de l’amour d’un père pour ses enfants. Je ne négocie pas, en effet, mes passions. Autrement dit, je peux déjouer les incitations à parler au nom d’une communauté. Et prendre congé des figures nihilistes qui agitent tant mes contemporains, et parmi eux, ceux qui « écrivent » des livres pour un public d’adolescents en s’identifiant, avec complaisance, à leur détresse sans indiquer les possibles d’une enfance retrouvée.

JAMAIS NE DORSVotre écriture, bien loin des recherches formelles ou de la vocifération, se veut dépouillement et simplicité, celles dont on a besoin pour veiller sur les jeunesses qui se préparent à vivre leur temps. Mais cela suffit-il quand l’intime veut affronter l’histoire ?

L’histoire, autrement dit la reconduction de l’enfer, je l’affronte quotidiennement, comme chacun de nous, puisque je suis évidemment complice et victime du dressage social. J’y suis et je n’y suis pas. Je participe à la comédie sociale sans être dupe de son aliénation. Je ne cesse de dévoiler et concrètement, d’un livre à l’autre, l’humaine condition. Et justement, l’intime est sans doute la scène unique où nous pouvons encore saluer la merveille du simple, le surgissement de l’inattendu et la grâce d’un présent qui s’offre dans sa présence.

Dans Un ciel ouvert en toute saison je montre comment j’ai pu habiter poétiquement le monde grâce à la présence de mes filles puisqu’il y a là, dans l’enfance, une dépense gratuite, une beauté immédiate en décalage complet avec la propagande culturelle de notre actualité. L’aversion du beau et du simple domine tous les discours de notre modernité. Poésie/roman/peinture… sombrent dans le nécrophile. C’est le règne de la valeur et de la sociologie. Et pourtant, qui place un être hors de soi en brisant la clôture individuelle sinon la simple présence de ses enfants ?

Quels poètes contemporains prenez-vous plaisir à lire ?

S’ouvrir à la poésie n’est pas écrire ou lire forcément des poèmes ! Il manque dans ce qu’on nomme « poésie » aujourd’hui une dimension anthropologique et théologique. D’ailleurs, l’histoire de la poésie contemporaine, sauf quelques rares exceptions, c’est l’éviction de… Dieu.

L’univers poétique de mes contemporains n’est pas le mien.

Mais je relis volontiers ces jours ci Jouve et Reverdy. Jean Follain ne me quitte pas. C’est un immense poète qui a su déployer l’éternité dans l’instant du poème. Cendrars lu et relu l’été 2010 est aussi étonnant, sinon plus, qu’Apollinaire que je vénère.

Et puis, depuis longtemps, je lis fidèlement les livres de Pleynet, Sollers, Henric, Minière, Volodine, Quignard…